Alain Blondel : des mots pour peindre
Pourquoi, un jour, Alain Blondel a-t-il décidé d’écrire dans ses toiles ?
La série « cluster » entreprise en 2008, explique-t-il, réconcilie un – très ancien – goût d’écrire avec vingt ans consacrés exclusivement à la peinture. Mais aussi, peut-être, réunit-elle les pièces, apparemment discontinues, d’une vie particulière…

7 questions à… Alain Blondel
- Pourquoi occuper la toile avec des lignes d’écriture ?
Dès que j’ai commencé à peindre, j’ai cessé d’écrire. Pendant des années – une période d’apprentissage, de découvertes – la peinture avait pris toute la place. Le désir d’écrire revenait et, parallèlement, dans mon travail de peintre, il y avait cette question récurrente : comment dessiner sans contours ? Comment abolir le cerne ? L’écriture a jailli dans la peinture comme une réponse appropriée, après la vingtaine d’années où la peinture occupait tout l’espace. Quand j’ai réalisé qu’une combinaison s’opérait entre l’écriture et le dessin, que je pouvais traduire le flux de ma parole en textes, qui en s’accumulant dessinaient… ça a été une découverte, une réconciliation « biographique » et une rupture. J’ai cessé de peindre avec les instruments traditionnels pour me tenir sur un bord, entre le lisible et le visible. Outre cette origine intime entre désir d’écrire et désir de peindre, j’ai été attentif au spectacle de la rue, au graph et à ses techniques, à l’écriture sur l’écriture … Il y a aussi la réunion de tout ce que j’ai appris durant toutes ces années. D’où le tire de la série : « cluster », au sens d’agrégat. Cette série est une combinatoire de toutes ces origines et aussi une interrogation sur l’image, récurrente dans mon travail, sur la place des mots dans l’image : comment se dit une image, comment se transmet une émotion née d’une image, comment s’effectuent les couplages entre les mots et les formes ?
- Ce sont encore des tableaux ?
Cela redevient un tableau quand le texte est écrit, l’accumulation de l’écriture lui redonne son statut. C’est un mixage ; je suis une sorte de « DJ ». Le texte est illisible, mais pas totalement. Il est animé par une volonté de dire quelque chose. Je laisse filer ma pensée en l’écrivant dans la peinture. Au fil de l’écriture, ce qui a pu naître de petits agacements quotidiens, s’estompe et devient autre chose : la forme émerge. Ce qui m’intéresse, c’est qu’en rendant les choses partiellement lisibles ou illisibles, des infra-textes apparaissent qui peuvent être, pour le spectateur, autant de petites découvertes, par saccades, de l’univers que représente ce tableau, qui permettent que chacun fasse son chemin.
- Les moyens traditionnels de la peinture ne suffisent plus ?
Pendant longtemps, j’ai essayé de représenter et c’était toujours l’insatisfaction de ne pas y arriver, sans savoir vraiment comment et pourquoi. L’image telle que le tableau la reproduisait, la représentation fixe avec les moyens traditionnels de la peinture me laissait dans l’attente. La réflexion sur mon travail est pour moi essentielle : j’en étais arrivé à un moment où avoir un sujet, utiliser la couleur en à-plat ne me semblait plus possible. Cette répétition devenait insupportable.
Mais, je ne m’éloigne pas de la matière : le rapport est différent. La volonté de mettre en scène est différente. Le travail des fonds, par exemple, c’est de la peinture, de la vraie. Même l’écriture avec des instruments autres que des pinceaux – j’utilise aussi des crayons de couleurs – me laisse en contact très étroit avec l’idée que je me fais de la peinture et de son aventure.
J’avance à l’aveugle pour aller plus loin dans l’idée que je me fais des images. Cela se passe à mon insu. Quand j’écris, un flux de parole me vient : ce qui m’intéresse c’est quand l’écriture vient se poser de façon aléatoire dans le tableau et fait des formes.
- En plus d’écrire, il faut aussi parler dans la peinture?
La peinture, c’est une pensée forte, qui vient se cacher sous des formes, mais elle est là. Pendant très longtemps, j’ai ressenti la nécessité d’accompagner ma peinture d’un discours, probablement pour compenser ce manque : là où j’étais, ce n’était vraisemblablement pas là où je voulais me tenir. Le fait que ma parole soit rentrée dans la peinture fait que, sans devenir taiseux, je me tais plus. Je suis moins prolixe, même si en ce moment ce n’est pas évident…
- Une manière de peindre, c’est aussi une biographie ?
Je me suis constitué, à partir d’expériences qui paraissent de bric et de broc. Au fil du temps, je me rends compte que tout cela fait bloc, sens, et a une véritable cohérence. J’en suis le premier surpris. Quand je découvrais la peinture, dans ma longue période d’apprentissage des sensations et de la connaissance que délivrait la peinture, le savoir accumulé avant restait un peu en souffrance. Maintenant tout cela se réunit. Il y a des montages provisoires, au fil du temps ; mais il y a de plus en plus de pièces.
- Le fait d’être venu à la peinture par un chemin de traverse, sans passer par la case Beaux-Arts, l’apprentissage avec un maître, des camarades, cela joue un rôle ?
A 25 ans, quand j’ai commencé à me dire : je suis peintre, à en être sûr, je faisais une thèse de philosophie du droit. Et, plus tard, en peignant, j’ai compris qu’il y avait une cohérence. La question du regard est une question de législateur. Chacun à leur façon, les peintres codifient le regard. Peut-être d’une manière souple et furtive, sournoise, mais ils élargissent notre champ de vision et, d’une certaine façon, légifèrent. Goya dit qu’il se sent proche des juristes.
On n’enseigne pas cela aux Beaux-Arts. Le fait de n’être pas passé par là m’a toujours semblé une chance. Cela ouvre d’autres voies. Mes études de droit m’ont conduit ailleurs que là où elles auraient dû me conduire, puisque pendant une dizaine d’années j’ai été trader dans une grande maison de négoce. A l’époque, c’était inconcevable de passer ainsi du coq à l’âne. Aujourd’hui on admet mieux qu’un sujet n’est pas monolithique et qu’il peut créer sa vie. A chaque fois que j’ai bifurqué, je l’ai vécu comme une émancipation. Il fallait que j’expérimente, que je me crée un langage
Le négoce international m’a beaucoup apporté. J’avais le sentiment que pour être artiste, il fallait connaître son temps sous ses aspects variés et mettre la main dans le cambouis, régler ses problèmes avec l’argent, le pouvoir, pour là aussi s’en émanciper. Ce lestage me paraissait nécessaire pour me préparer au travail solitaire, difficile, long du peintre. Avoir réglé ces questions, me donnait des possibilités de me libérer de parasites, comme la question de l’argent.
- Comment, à 39 ans, renonce-t-on à gagner beaucoup d’argent ?
Quand j’ai commencé à travailler, je peignais déjà et je savais que pour sauvegarder cette activité il fallait un toit, un atelier. C’était un moteur. Je travaillais de façon d’autant plus légère – c’est peut-être pourquoi cela marchait bien – que je savais que ce n’était pas ma place, que c’était provisoire. Pour les autres, cela a paru subit, probablement surprenant, pour moi c’était l’aboutissement d’une maturation… J’avais une certitude, une présomption de là où était ma place. J’avais un plan d’action et, un jour, j’ai tourné la page.
Propos recueillis par H. L.
Pour en savoir plus : www.alainblondel.info
. Jacques Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués, éditions Amsterdam, août 2009.
Soulages, Goya. « J’ai vu la rétrospective Soulages au Centre Pompidou. Je ne suis pas très intéressé par son travail, mais l’accrochage (qu’il a dirigé) suscite la perte de repères, comme dans une forêt de hêtres, où tout d’un coup on se perd. Cet accrochage, c’est une réussite.
La dernière chose qui m’ait ‘’renversé’’, c’est la période noire de Goya, dans la salle ovoïde du Prado, où ses tableaux ont été installés.
Dans les expositions, je vais vite. Je cherche l’arrêt, comme un chien de chasse son gibier. Quand quelque chose m’arrête, la sensation est forte et à partir de là je peux ‘’traîner’’ plus. J’aime les coups d’œil. Je ne comprends pas qu’on s’agglutine autour des tableaux et qu’on y passe des heures. Ce n’est pas mon mode de perception. Comme disait Duchamp, le choc rétinien est important : le moment de la découverte doit être rapide. »
Goya, Géricault, Courbet, Picasso.« Je suis en résonnance avec Goya. J’ai beaucoup aimé la renaissance allemande, la peinture du XIXe, notamment Géricault ou Courbet. Et, bien sûr, le poteau mitan du XXe siècle qu’est Picasso, avec Matisse.
Sans vouloir être prétentieux, je me sens en discussion avec ces peintres. J’aimerai, si c’était possible, être aussi ami avec Titien qu’avec Goya. »
Marcel Duchamp. « Duchamp m’intéresse pour la subversion, la négativité, l’ombre de l’art, l’écart qu’il a créé mais je ne lui donne pas une importance considérable, moins que le dadaïsme, que beaucoup d’autres. Très curieusement, cette ombre est devenue la lumière des institutions. Beaucoup ont intérêt à grossir le rôle de Duchamp : le bon goût dominant s’est jeté sur lui et en a fait une figure de proue. Mais une fois qu’on a détruit, il n’y a plus rien à détruire… C’est pourquoi ses ‘’successeurs’’ d’aujourd’hui – les Damien Hirst, les Jeff Koons – n’ont plus grand chose à faire. Il ne reste que l’hyper-financiarisation, qui est aussi une négativité ; ‘’tout est art’’, il n’y a plus que l’emballage et le marketing qui comptent. Or, l’art ne peut se résumer à une accumulation financière. »
© sedna












3 commentaires
je trouve très beau et clair et juste ce magazzzzine
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Incredibly great writing. Truely..
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