Comment, depuis une dizaine d’années, la crise, l’inquiétude environnementale trouvent un écho, phantasmatique et théâtral, dans la façon de se vêtir des « bourgeois bohèmes » : c’est ce qu’explique l’historien et sociologue de la mode Farid Chenoune

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- Les bouleversements économiques et sociaux – ce qu’on appelle « la crise » – et l’invasion des esprits occidentaux par l’angoisse environnementale ont-ils eu des effets sur le comportement vestimentaire ?
Il n’y a pas de réponse globale à cette question. On peut néanmoins repérer des tendances, qui témoignent de la prise en compte de ces changements dans les vies et dans les esprits.
A cet égard, le cas des ‘’bobos’’, les « bourgeois bohèmes », est très intéressant. Depuis près d’une dizaine d’années, ces jeunes (et moins jeunes) urbains ont opté pour une manière de se vêtir, qui esquive l’impératif de mode des grandes maisons traditionnelles ou les pâles copies qu’en commercialisent des chaînes comme Zara.
Ces consommateurs, relativement aisés, se sont détachés de la mode et ont adopté une attitude « anti-fashion », la mode ‘’bobo’’, marquée par un style de survie et qui rejette l’ostentatoire.
L’essor de la mode bobo est parallèle au succès du style créé par Hedi Slimane pour Dior, caractérisé en particulier par des petits costumes très étroits, le retour de la chemise blanche avec une cravate, les chaussures à bout pointu, les impers trois-quarts.. un véritable courant de mode extrêmement fort depuis dix ans, qui s’est aujourd’hui largement diffusé et dont on retrouve la descendance jusque chez H&M ou sur la Canebière à Marseille. Dans 20 ou 30 ans, ce style sera considéré comme caractéristique du début des années 2000.
Même les jeunes bourgeois urbains « décalés » empruntent des pièces à cette garde-robe, mais, au quotidien, ils ont opté pour le style ‘’bobo’’, une mode qui raconte de manière très phantasmatique la précarité d’aujourd’hui.


- Qu’est-ce qui caractérise la garde-robe du bobo ?

Le bobo a une apparence un peu déguenillée, dépenaillée. Il arbore de vieilles vestes, vieux pantalons et pardessus, réellement usagés ou qui ont l’air de l’être, apparemment mal entretenus, jamais nets, qui affichent, comme en écho, des signes caricaturaux de la précarité réelle. C’est la mise en vêtements d’une peur qui touche une grande partie des populations de l’Europe occidentale : la peur de la précarité, d’être à la rue. Cette mode transpose, comme dans un rêve, ce trauma lourd et silencieux.
A travers cette mode, une catégorie de la population vit ainsi, de manière phantasmatique et théâtrale, l’angoisse du déclassement. Un des emblèmes de cette garde-robe est le bonnet de laine, dont le rôle est a priori de se protéger du froid, qui vient des quartiers défavorisés des grandes métropoles américaines, où il est la coiffe la plus pauvre des pauvres parmi les pauvres, les SDF.
La garde-robe bobo accompagne des visages mal rasés, un peu fatigués, des coiffures hirsutes comme si l’on avait été tiré du lit par une sirène d’alarme. C’est la mode d’un état d’alerte, à la veille d’une catastrophe, un uniforme de survie enfilé à la hâte pour échapper au désastre.


- Les bobos sont aussi ceux qui ont la fibre écologiste, qui militent pour le développement durable…

Cette façon de se vêtir a un rapport avec le phantasme du durable, du pérenne, avec l’utopie de la fin de la croissance. On rêve d’immobilité, d’un monde où tout se recyclerait, où on ne ferait de mal à personne… Dans l’utopie écologiste, la crainte n’est plus celle de la troisième guerre mondiale, mais d’une catastrophe environnementale. Cette terreur se double d’un rêve de pacification des éléments, des rapports avec la nature, avec les objets, avec le monde entier. La mode bobo raconte cela.

- Ceux qui s’habillent ainsi mettent en avant un souci de confort…
Ces vêtement d’outdoor, théoriquement faits pour le plein air, la ‘’campagne’’, servent surtout à arpenter les rues des villes et y constituent un équipement de survie. Le vêtement devient un équipement de la personne, pour accomplir une mission, pour assurer sa survie dans un univers hostile
La motivation pour se vêtir ainsi n’est plus liée au climat ou à des conditions extrêmes, puisque la logique de l’extrême s’est banalisée : on se protège aussi d’une économie perturbée. On assiste à une météorologisation du monde, des comportements : les bulletins de la météo, de la bourse, de l’économie et de la mode semblent régis par les mêmes aléas, la même perte de maîtrise. Il faut donc s’équiper pour se protéger. On a vu cet hiver que dès qu’il fait un peu plus froid, on croit vivre une catastrophe et que tout le monde se suréquipe. On en fait trop ; on surjoue sa protection. Derrière la mode bobo, qui peut paraître ne concerner qu’une minorité de bourgeois urbains, il y a ainsi une véritable tendance.


Propos recueillis par H. L.

Agrégé de Lettres, successivement journaliste à Libération, rédacteur en chef du magazine de mode Mixt(e), chargé d’enseignement à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs et à l’Institut Français de la Mode, FARID CHENOUNE est l’auteur de Des modes et des hommes, deux siècles d’élégance masculine (Flammarion), l’ouvrage de référence sur l’évolution du vêtement masculin à l’époque moderne, publié simultanément en 1993 à Paris et New York (A History of Men’s Fashion).
Avec une approche à la croisée de l’histoire, de la sociologie, de la phénoménologie et d’une anthropologie du quotidien, Farid Chenoune s’est notamment intéressé, dans le champ de la mode, à la lingerie (Les Dessous de la féminité, 1999), aux créateurs (Jean-Paul Gaultier, 2000), au sac à mains (Le Cas du sac, une utopie portative, 2004), à l’invention du smoking féminin par Yves Saint Laurent (Smoking forever, 2005) ou encore à la maison Dior à l’occasion de son 60e anniversaire (Dior, 2007)…
« Ecrire sur la mode, explique-t-il, me permet de parler de tout ce qui m’intéresse : de livres, du langage, des manières d’être, des formes qui épousent le temps, de ce qui fait que le présent change, de cet ensemble de rituels, d’habitudes qui nous font ce que nous sommes, de comment on prend l’habitude d’être soi-même. »
La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent lui a demandé d’être (en duo avec l’historienne de la mode Florence Müller) le commissaire de la rétrospective Yves Saint Laurent – la première en France depuis un quart de siècle –, qui se tiendra à partir du 11 mars prochain au Petit Palais, à Paris.

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