« Au sommet de la terre à Rio, en 1992, l’écologie semblait se résumer à beaucoup de bla-bla et peu de résultats. Au même moment, j’ai entendu parler de l’écologie industrielle et des perspectives qu’elle ouvrait. J’ai immédiatement voulu en savoir plus. »
Journaliste, universitaire et entrepreneur, pionnier de l’écologie industrielle, Suren Erkman apporte son éclairage sur les objectifs de cette démarche et sur quelques idées reçues, en particulier en matière de développement durable…

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« Au sommet de la terre à Rio, en 1992, l’écologie semblait se résumer à beaucoup de bla-bla et peu de résultats. C’est au même moment que j’ai entendu parler de l’écologie industrielle et des perspectives qu’elle ouvrait. J’ai immédiatement voulu en savoir plus. »

Journaliste, universitaire et entrepreneur, pionnier de l’écologie industrielle, Suren Erkman apporte son éclairage sur les objectifs de cette démarche et sur quelques idées reçues, en particulier en matière de développement durable…

- Permettre au système industriel d’évoluer
« L’écologie industrielle vise à rendre le système industriel plus élégant. C’est une manière de réfléchir et d’agir sur son avenir. Le but est de le rendre compatible avec la biosphère, intrinsèquement viable, avec ses interactions. Cela inclut aussi l’environnement, mais ce n’est pas que cela. Le système industriel est l’un des systèmes économiques que l’humanité a inventés. Mais, il est tout à fait exceptionnel, ne serait-ce que par la qualité de vie qu’il a apportée à une population qu’il a permis de faire croître dans des proportions inégalées.

On connaît bien tous les problèmes qu’il génère par ailleurs, mais il ne fait pas oublier qu’il est ridiculement jeune ; il n’a que deux siècles en comparaison de systèmes économiques qui ont vécu des milliers d’années

Une des manières de définir l’objectif de l’écologie industrielle, ce serait de dire : « Est-ce que tout de même, on ne devrait pas donner une chance au système industriel ? »

Aujourd’hui, le dogme c’est que le système industriel ne vaut rien, qu’on doit y renoncer … Tout le monde aujourd’hui crie « haro » sur le système industriel. A mon avis, la quasi-totalité des gens qui tiennent ce discours n’ont pas réfléchi une seconde aux conséquences de ce qu’ils proposent. Le système industriel a beaucoup de défauts, mais comme tout système vivant, il doit évoluer pour durer aussi longtemps que possible. »

- Le modèle de la biosphère
« Il y a une idée centrale dans l’écologie industrielle, basée sur une analogie : en arrière-plan, il y a un modèle de la réalité, la biosphère. C’est-à-dire le fonctionnement des systèmes vivants sur terre. Il ne s’agit pas seulement d’une contrainte – respecter les limites de la biosphère -, mais aussi d’y trouver une source d’inspiration parce que la vie sur terre, c’est un système qui ne cesse d’innover.
Le système économique industriel est une forme de vie particulière – très particulière, parce qu’elle n’est pas viable dans sa forme actuelle – mais nous avons en mains tous les éléments pour le faire évoluer.
A l’origine de la démarche d’écologie industrielle, il y a une certaine manière de voir l’innovation, pour la rendre compatible avec le fonctionnement normal des écosystèmes. C’est une approche nouvelle par rapport au discours traditionnel sur l’innovation, qui vise simplement à détecter des nouveaux marchés, sans se préoccuper de savoir si cela a des conséquences néfastes sur la santé ou l’environnement. »


- Le poids des grandes infrastructures

« L’écosystème, ce sont des contraintes, mais aussi des marges de manœuvre, des hasards, dont on peut ou non tirer profit. Il y a bien sûr des inerties que le discours sur l’innovation a tendance à sous-estimer, notamment les grands systèmes techniques : les infrastructures énergétiques, de transport… sont des investissements sur 50 ou 100 ans, qui ont des effets structurants sur de très longues durées, par exemple en termes de consommation d’énergie, d’activités économiques. C’est pourquoi une approche comme l’écologie industrielle est cruciale au niveau de la réflexion, de la planification. »

- La standardisation n’est pas toujours la meilleure solution
« Une des particularités du système industriel, c’est la standardisation : on impose le même développement partout. A une certaine étape, on en voit l’intérêt. Mais, on peut imaginer de conserver ce modèle là où il est utile et en chercher d’autres ailleurs. Tous les processus industriels ont été développés de manière très rigide : par exemple, on veut des matières premières standardisées (humidité, granulométrie…). Dans la perspective de l’écologie industrielle, on veut au contraire développer des process industriels flexibles, qui pourront s’accommoder de matières premières non standardisées, pour utiliser des sous-produits, des déchets qui ne répondent pas du tout aux standards habituels. C’est une rupture conceptuelle. »

- Le poids de la loi et des réglementations
« Un des principaux freins à la mise en œuvre de l’écologie industrielle, notamment pour la valorisation des déchets, ce sont les lois et les règlements administratifs d’application. En Europe, la législation diabolise les déchets, considérés comme des objets extrêmement dangereux… alors qu’au même moment, on laisse circuler très librement des produits neufs bien plus toxiques, mais qui n’ont pas le label déchets.
Si l’on veut mettre en œuvre ces nouvelles stratégies industrielles, il faut une nouvelle législation environnementale, plus souple, plus casuistique, moins standardisée. Il est vrai que le chemin est étroit entre l’effort pour assouplir la rigidité législative qui bride l’innovation du système industriel et la protection contre les gens mal intentionnés qui n’attendent que des failles dans le système législatif pour faire n’importe quoi. »

- L’écologie industrielle, un pragmatisme
« Quel est l’objectif : est-ce d’optimiser le profit ou d’assurer une qualité de vie optimale au plus grand nombre ? L’écologie industrielle ne se prononce pas là dessus. Mais, elle permet de voir, en particulier, quelles options sont viables en termes de durabilité de la gestion des ressources : on peut très bien imaginer une société magnifique du point de vue des idéaux où les richesses seraient bien redistribuées, sans exclusion… et qui pourrait être parfaitement irréaliste, invivable du point de vue de la consommation d’énergie
Il faut être très prudent dans la réflexion sur les fins… Il y a beaucoup d’utopies qui ont eu des résultats catastrophiques, en particulier parce qu’on voulait faire le bien des gens, y compris contre leur gré. L’écologie industrielle est un garde-fou : elle évite de s’emballer face aux promesses ; elle permet d’évaluer ce qui est viable. Elle n’a pas d’ambition universelle : elle s’intéresse au substrat matériel indispensable à n’importe quelle société. »


- Biomimétisme et idéologie « naturelle »

« C’est une perspective à l’échelle de l’organisme. On étudie les comportements d’une espèce et on essaie de les imiter. Le biomimétisme a une très forte connotation idéologique. Il a émergé aux Etats-Unis avec ce présupposé que si l’on copie la nature, c’est forcément bon, ça ne se discute pas. C’est l’idée du « capitalisme naturel », avec le préjugé que puisque c’est naturel, c’est indiscutable. Or, ce n’est pas parce que quelque chose vient de la nature que c’est forcément bon et juste. »

- Ironie et nouveau dogmatisme
« Les critiques du développement scientifique et technologique n‘ont jamais été aussi fortes : ce qui passait pour subversif il y a quelques années est aujourd’hui quasiment le dogme. Et cela, au moment même où il se passe le plus de choses intéressantes en termes de progrès et d’avancées technologiques et scientifiques. Il faudrait prendre le contre-pied de cette critique dogmatique dominante et voir ce que l’on pourrait faire d’intéressant de la prolifération de résultats scientifiques : astronomie, astrophysique, sciences des matériaux…
Tout le prêchi-prêcha autour du développement durable devient assez pesant et nous aurions besoin d’une approche un peu plus ironique, plus légère, plus drôle… Il ne s’agit pas de cesser de prendre au sérieux les problèmes auxquels nous devons faire face, mais on peut s’inquiéter de ce culte du développement durable qui tourne à une religiosité vide, sans spiritualité, au conformisme.
Les tenants de la ‘’démocratie écologique’’ disent, en gros, que la démocratie, c’est fichu, que ça ne vaut plus rien, que ce n’est pas adapté aux nouveaux défis et qu’il faut des systèmes plus contraignants… Il me semble qu’il y a là les germes de quelque chose, qui pourrait assez vite mal tourner. Il y a une tentation pour certains d’imposer à tout le monde ce développement durable, parce que c’est pour votre bien et que donc on ne discute plus. »


- Développement durable, culpabilisation et prise de pouvoir sur l’intime

« On constate des mouvements de redistribution du pouvoir sur la conscience des gens. Le discours du développement durable est une des voies d’accès pour cela ; cela ressemble beaucoup à une religion. Il y a en arrière-plan une tentative d’exercer un pouvoir intime, jusque dans la manière dont les gens se parlent à eux-mêmes, se comportent. Et tout cela sur un fond de culpabilité très chrétien – ce qui fait que ce discours passe très mal dans d’autres cultures, notamment en Asie où l’on se demande ce qui arrive aux Européens. Ce n’est pas seulement une tentative de prise de pouvoir au sens politique, mais l’exercice d’un bio-pouvoir comme disait Michel Foucault. Il s’agit d’exercer une influence – peut-être discrète vue de l’extérieur – mais qui s’enracine profondément dans la psychologie des gens, pour modifier les comportements
Tout cela part a priori de bonnes intentions, mais c’est, de manière plus ou moins explicite, une tentative d’exercer un pouvoir intime sur les gens et cela peut passer par le fait de les démoraliser, parce que cela fragilise, cela rend plus apte à accepter le discours sur la crise, sur le fait qu’’’il est trop tard’’ … »

Propos recueillis par H.L.

C’est au début des années 90 que Suren Erkman, alors journaliste scientifique et économique, après des études de lettres, de philosophie et de biologie à Genève, part à la découverte de ce nouveau domaine qu’est alors l’écologie industrielle. Aux Etats-Unis, il va rencontrer un par un les membres de ce « collège invisible » que constituent les quelques chercheurs qui travaillent sur le concept, mais aussi au Danemark (où il est relation avec les initiateurs du parc éco-industriel de Kalenborg) et en Inde. « J’ai probablement été, explique-t-il, le premier à connaître tout le monde et c’est ainsi que j’ai pu participer à l’émergence de ce nouveau domaine. »
Il intéresse à son projet la fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme (basée à Lausanne et Paris), qui lui permettra d’écrire le premier ouvrage en langue française sur le sujet, publié en 1998 sous le titre Vers une écologie industrielle (éditions Charles Léopold Meyer). Il séjourne longuement en Inde où il écrit pour Down to Earth, le premier magazine scientifique et environnemental du sous-continent, et se lie avec l’ingénieur Ramesh Ramaswamy, de Bangalore, qui avait étudié le système industriel de la région de Daodar au sud de l’Inde.
Il participe au conseil éditorial d’Industrial Ecology, la revue de référence en langue anglaise (Presses du MIT), puis à la création de l’International Society for Industrial Ecology, abritée par l’université de Yale.
En 1994, il fonde à Genève l’Institut pour la communication et l’analyse des sciences et des technologies (ICAST – www.icast.org), puis en Europe et en Inde plusieurs sociétés d’études et de conseil consacrées à l’écologie industrielle.
Responsable du groupe Ecologie industrielle, de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, il y dirige, depuis 2009, l’Institut de politiques territoriales et d’environnement humain (IPTEH).

. Suren Erkman : Vers une écologie industrielle. Paris, éditions Charles Léopold Mayer, 1998, 2004 ; Economic Daily Press, Beijing, 1999. Téléchargeable sur www.eclm.fr
. Suren Erkman et Ramesh Ramaswamy : Applied Industrial Ecology. A New Platform for Planning Sustainable Societies (Focus on Developing Countries with Case Studies from India), Bangalore, Aicra Publishers, 2003.

PIERRE LEGENDRE, UN INSPIRATEUR
« Depuis de nombreuses années, je m’inspire beaucoup des travaux de Pierre Legendre. Son dernier ouvrage, L’Autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique est une étude très érudite qui montre comment ce qui structure les fondements mêmes de la société hypermoderne, c’est le monument romano-canonique, le droit romain, le droit canonique, qui a jeté les bases de l’Etat moderne, de l’anthropologie des sociétés occidentales.
C’est un des rares penseurs critiques de l’hyper-modernité industrielle, mais pas du tout dans le style prêchi-prêcha.
Il avait accepté de faire partie de mon jury de thèse. J’en suis très fier : il ne doit pas y avoir beaucoup de spécialistes du droit romain dans les jurys de thèse sur l’écologie industrielle… »
- Pierre Legendre : L’Autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique (Etude sur l’architecture des sociétés), Fayard, novembre 2009

© sedna

Voir une récente interview de Suren Erkman par la télévision suisse :

http://www.swissinfo.ch/fre/multimedia/video/index/A_bon_entendeur.html?cid=8172294&itemId=8172290