Jean-Luc Rocher réinvente le métier d’éditeur régional

Vingt ans après la disparition du dernier éditeur de Roanne, Jean-Luc Rocher a recréé ce métier dans cette ville moyenne du centre de la France, en lui donnant l’assise économique qui, après dix ans d’activité, permet d’envisager l’avenir avec sérénité.

« Je suis, dit Jean-Luc Rocher, un éditeur régional. Notre maison a, à la fois, une assise géographique bien identifiée – le territoire délimité par les villes de Roanne, Lyon, Saint-Etienne, Clermont-Ferrand et Vichy –, et une assez libre diversité dans ses publications. Ce qui n’empêche pas de faire jouer des préférences : dans notre cas, l’art, la cuisine et l’histoire locale, qui est une des bases de notre développement. »
JE SUIS UN ÉDITEUR RÉGIONAL
Lorsque, au début des années 2000, il quitte l’industrie agro-alimentaire, à laquelle il a consacré vingt-cinq ans de sa vie professionnelle (voir en encadré), Jean-Luc Rocher envisage de réaliser enfin un rêve de jeunesse : devenir imprimeur. Mais, un rapide examen du marché le décide à se tourner plutôt vers l’amont de l’imprimé : la conception et la réalisation de livres.
A Roanne, où vit et travaille sa famille depuis des générations et où il est revenu après une dizaine d’années à Paris, s’établir comme éditeur semble un pari hasardeux. Le dernier éditeur roannais, Horvath, a disparu à la fin des années 80 et, depuis, personne n’a repris le flambeau. « Nous avons bénéficié de ce qu’il a semé, estime Jean-Luc Rocher. Il a préparé le terrain en développant le goût du livre : la ville de Roanne et les communes qui l’entourent ont aujourd’hui le ‘’réflexe livre’’, alors que dans d’autres villes du département, comme Saint-Etienne par exemple, cela ne fait pas partie de la culture locale. J’ai donc tout de suite trouvé un marché auprès des collectivités territoriales, qui envisagent très spontanément de présenter leur histoire ou leurs projets par le livre. Et, pas exclusivement avec un objectif politique, mais parce que, pour eux, c’est un vecteur naturel pour faire connaître leur territoire et les spécificités régionales. »
LA TRADITION DU LIVRE
Une demande, familiale cette fois, permet à Jean-Luc Rocher d’évaluer, en grandeur réelle, les contraintes et obligations de ce nouveau métier. Sur la proposition des ayants droit du peintre Jean Puy – un ami de Matisse et l’un des ‘’Fauves’’ révélés au salon d’Automne de 1905 – et de l’Association des Amis de Jean Puy, il accepte, avec son épouse et associée Brigitte Rocher (une petite nièce du peintre) de piloter la réalisation et l’édition d’une monographie consacrée à l’artiste (300 pages et 305 illustrations) puis du catalogue raisonné de son œuvre peint (375 pages et 1 300 illustrations).
Autre atout, dont il va tirer profit : la présence à quelques kilomètres de Roanne de l’imprimerie Chirat, une maison centenaire, aujourd’hui cotée en Bourse et devenue l’un des leaders de l’offset en France – son dirigeant, Jacques Chirat préside l’Union nationale de l’Imprimerie et de la Communication – qui, outre la proximité, offre l’avantage d’un équipement à la pointe de l’innovation technologique et tous les moyens d’une prestation intégrée. « Ce qui, fait remarquer Jean-Luc Rocher, pour un éditeur présente un réel avantage en termes de coûts et de temps gagné. »
LE GOÛT DE L’ART
L’histoire locale, outil d’intégration
Après l’expérience du catalogue Jean Puy, Jean-Luc Rocher caresse, brièvement, le projet de dédier sa nouvelle entreprise, Thoba’s (Territoire Hommes Beaux Arts), à l’édition d’art. Mais, très vite, le principe de réalité prend le dessus.
« Des livres sur l’histoire, les activités économiques, le parler du Roannais, avaient déjà connu, au plan local, un certain succès, explique-t-il. J’ai compris qu’il y avait là une occasion à saisir, dans un contexte où les livres d’histoire locale connaissent une évolution de fond. Il y a vingt ou trente ans, ils étaient encore destinés à une petite minorité d’érudits, de curieux, d’enseignants et de passionnés. Aujourd’hui, ils ont un autre objectif. Elus et décideurs régionaux les considèrent comme un moyen efficace pour que leurs populations, dont une bonne partie s’est installée plus ou moins récemment, se réapproprient l’histoire de la ville ou du village. D’où la nécessité de faire des livres plus séduisants, de ‘’beaux livres’’, dont le texte présentera naturellement toutes les garanties de qualité et de véracité historiques mais sera accompagné d’un important appareil d’illustration : photos de personnes, d’œuvres d’art, d’objets, cartes anciennes… autant de repères pour chacun puisse retrouver des lieux, des visages qui lui sont familiers et donc se sentir partie prenante de l’histoire qui lui est racontée. »
Le livre d’histoire locale, poursuit Jean-Luc Rocher, est ainsi devenu un outil d’intégration pour des populations d’origines diverses. « Des villages, en bordure de Roanne, qui comptaient 2 000 habitants il y a trente ans, ont doublé de taille et présentent désormais toutes les caractéristiques d’une petite ville. Mais ils ne comptent plus guère que cent familles « nées natives » – comme on dit chez nous. Et, en même temps, ces ‘’nouveaux venus’’ – en particulier ceux de la deuxième ou troisième génération – ont le désir d’affirmer leur appartenance à la collectivité. Beaucoup de villes industrielles du Roannais ont ainsi accueilli des immigrants – polonais, portugais ou maghrébins, dont les descendants cherchent aujourd’hui la trace. L’Histoire, dans sa version ‘’nationale’’ – qu’elle soit transmise par l’école ou la télévision – ne sait répondre à leur demande. »
UN DÉSIR D’APPARTENANCE
Comment amener les collégiens à l’Histoire ?
De Roanne à Auschwitz, publié par Thoba’s, raconte un épisode tragique de la vie d’une famille juive d’origine polonaise, les Schneck, dont six enfants sont arrêtés le 2 novembre 1943, 41 rue du Commerce à Roanne, et conduits à Drancy, avant d’être embarqués dans le train du convoi n°62 pour Auschwitz.
« Les professeurs du lycée l’ont acheté et fait lire à leurs élèves quand ils parlaient de la 2e Guerre Mondiale et de la persécution des juifs, raconte Jean-Luc Rocher. Je crois que cela a contribué à faire comprendre à des lycéens que l’Histoire est plus proche qu’ils ne l’imaginaient. L’Education nationale gagnerait certainement à s’appuyer sur des leviers de ce type pour intéresser les jeunes… en donnant un caractère concret et familier à des événements dont certains enfants estiment qu’ils ne les concernent pas, parce que c’est trop loin ou un peu ennuyeux… »
Le Pays roannais, il est vrai, est propice à l’exercice. Dans la plaine du Roannais, l’Histoire est présente partout. Ainsi, la petite commune de Villerest, à une dizaine de kilomètres de Roanne, à laquelle Thoba’s a consacré un ouvrage illustré très documenté, est depuis très longtemps un point de passage sur la Loire : la présence humaine y est contemporaine des peintures de la grotte de Lascaux.
« Notre territoire, dit Jean-Luc Rocher, est fortement marqué par la Loire. Roanne a longtemps été le plus grand port intérieur français. Nous avons publié La Loire, un fleuve de vins, pour ressusciter cette époque où, pendant des siècles, tous les vins du sud, de la vallée du Rhône, du Languedoc et, bien entendu, de Bourgogne, passaient par Roanne pour ‘’monter’’ vers Paris. »
UNE TRADITION ROANNAISE
Quand l’art et l’économie font bon ménage
Jean-Luc Rocher n’a pas pour autant renoncé à défendre l’art et les artistes. Rentabilité et passion, explique-t-il, ne sont pas forcément, dans ce domaine, antinomiques. « Les livres d’art et d’histoire locale ont une vie commerciale assez longue, explique-t-il. Par exemple, le catalogue raisonné et la monographie de Jean Puy, publiés il y aura bientôt dix ans, continuent à générer des ventes régulières et cela continuera pendant encore 10 ou 15 ans, tant qu’il n’y aura pas d’autres ouvrages de référence sur cet artiste. »
Sur la dizaine d’ouvrages que Thoba’s publie chaque année, il y a toujours place pour au moins un livre d’art ou une monographie d’artiste. Outre le peintre Jean Puy – né et mort à Roanne, même si la majeure partie de sa vie artistique s’est déroulée à Paris – dont il continue à enrichir la bibliographie, il édite de « beaux livres » consacrés à des talents contemporains reconnus, comme Franck Chalendar (Sur le fil du rasoir), Martine Lafon (Graine d’écarlate ; Le Petit Chaperon rouge) ou Odile Gantier (Le « ça » me colle à la peau ). « Avec eux, explique l’éditeur, je peux faire de véritables livres d’artistes qui sont aussi des objets d’art, à faible tirage. Cette collaboration pour créer un livre avec un artiste est toujours un moment merveilleux… »
Thoba’s prépare aussi la relève en défendant des artistes moins confirmés voire à leurs débuts : l’éditeur a créé une collection pour présenter leur travail et leur donner une « carte de visite » qui les aidera à franchir la porte des institutions ou des galeries parisiennes.
CERTAINS LIVRES ONT UNE LONGUE VIE
La recette de l’équilibre : deux à trois livres « prévendus » par an
La recette de Jean-Luc Rocher pour équilibrer son compte d’exploitation passe par l’édition, chaque année, de deux à trois livres commandés et vendus à des collectivités, des industriels, des institutions ou des acteurs économiques soucieux de communiquer avec leurs publics ou de présenter leurs réalisations.
« Beaucoup de petits éditeurs en région, explique le créateur de Thoba’s, ont des difficultés à équilibrer leurs comptes. Notre diffusion est, par nature, limitée ; nos tirages sont faibles – entre 1 500 et 3 000 exemplaires dans notre cas – et il n’y a pas de recette infaillible pour savoir combien de livres on va vendre et dans quels délais. Et, même si tout se passe bien, le cycle de vente est très long puisqu’interviennent un distributeur et les libraires, qui peuvent exercer un droit de retour pendant trois mois. L’éditeur est payé à 60 ou 90 jours. Dans ce contexte, il faut avoir un volant régulier de livres dont la vente est assurée et dont le paiement s’effectue dans des délais raisonnables. Ce sont les livres de commande. »
Les autres livres, fait remarquer Jean-Luc Rocher, peuvent rapporter plus… ou coûter cher si ce sont des échecs, sachant qu’on considère dans la profession qu’un livre doit avoir remboursé l’ensemble des frais qu’il a générés sur le tiers de son tirage. « Thoba’s, dit son créateur, a toujours respecté cette règle de deux à trois livres de commande par an, qui permettent de garantir la trésorerie puisqu’ils sont vendus ’’en bloc’’ à des clients qui payent à la livraison. »

Cette approche éditoriale ne nuit nullement à la qualité (ni à la réputation) de l’éditeur. Au contraire, elle permet la réalisation d’ouvrages que, seul, l’éditeur n’aurait pu financer. Thoba’s a ainsi conçu et édité, à la demande de la ville de Roanne, Roanne terre de l’eau, un ‘’beau livre’’, illustré de photographies aériennes originales (dues à Aline Périer), qui fait découvrir sous un jour nouveau une agglomération généralement plus connue pour son passé industriel (le textile, la bonneterie et la mécanique) que pour le charme et la beauté – pourtant réels – de ses paysages. Un ouvrage, précise Jean-Luc Rocher, « dont nous n’aurions pu prendre seuls le risque, compte tenu du coût d’investissement ».
Pour l’Union des Industries Textiles Françaises – l’organisation professionnelle du secteur, dont le président est l’industriel roannais Lucien Deveaux –, Thoba’s a réalisé et publié un ouvrage très complet sur cette activité, des origines à l’époque contemporaine. Pour le groupe Deveaux lui-même, l’éditeur a aussi publié deux forts volumes qui constituent la « mémoire » intégrale des dessins de création de cette entreprise – inventeur, en particulier, du fameux tissu Burberry.
Un autre ouvrage, réalisé par Thoba’s à la demande de la chambre de commerce et d’industrie du Roannais, Architecxture industrielle, qui n’avait à l’origine qu’une vocation strictement régionale, a connu une diffusion inattendue, puisqu’il été commandé par Le Louvre, nombre de librairies spécialisées et de bibliothèques universitaires, en France et à l’étranger, parce qu’il présente une iconographie inédite sur l’architecture industrielle au XIXe et dans la première partie du XXe siècle.
MA MEILLEURE VENTE ? MON DERNIER LIVRE !
La dernière bonne surprise de Jean-Luc Rocher, c’est le succès de son ouvrage Dialogue avec les jardiniers du goût, qu’il a écrit lui-même et qui présente le travail de plusieurs grands chefs français avec les légumes. Le livre a été choisi dans la sélection française des Gourmand World CookBoook Awards. « Le tirage initial de 2 500 exemplaires est presque épuisé, dit l’éditeur. Ce qui nous a le plus touché, ce sont les félicitations, inattendues, de plusieurs chefs étoilés et même d’un grand industriel du luxe, qui voudrait mettre notre livre dans ses boutiques… »
Propos recueillis par H.L.
© sedna
Pour en savoir plus :
. Thoba’s Editions
www.thobas-editions.fr
. Jean Puy
www.thobas-editions.fr/Jean Puy
http://www.jean-puy.com/












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