Christophe Blavot 1

Ingénieur en électricité, Christophe Blavot a commencé sa carrière en Côte d’Ivoire. De retour en France, il est responsable d’affaires chez Vinci Energie et Ineo. Après un MBA à l’IMD de Lausanne, il crée en 1997 une société de conseil en environnement, qui se spécialisera entre 1998 et 2004, dans la collecte de textiles et de cartouches d’impression usagées.
Après sa rencontre avec Suren Erkman, qui vient alors de publier
Vers l’écologie industrielle, il crée avec lui Ecologie Industrielle Conseil, qui se spécialisera notamment  dans le conseil aux secteurs de la récupération de textiles, de l’agro-alimentaire et de la cimenterie, en France et en Afrique. En 2008, il est cofondateur d’une société dédiée à la production d’énergie renouvelable de proximité à partir de la gazéification de la biomasse.


- Comment caractériser l’apport de l’écologie industrielle ?

L’écologie industrielle nous permet de considérer les activités humaines comme une partie de l’écosystème général de la vie sur terre, en ne se limitant pas aux produits de ces activités, industriels en particulier, mais en considérant l’ensemble du processus de production.  L’étude de la faune, de la flore montre que l’écosystème naturel optimise l’utilisation de la matière, de l’énergie fondamentale qu’est le soleil, avec peu de pertes, peu de déchets. Il s’agit de s’inspirer du fonctionnement de la nature, pas d’en reproduire le mécanisme. L’écologie industrielle, c’est de l’écologie, mais dans une approche scientifique.
Elle permet de regarder l’ensemble de nos activités avec un outil : l’étude du métabolisme des activités, l’analyse des flux de matières et d’énergie. On regarde ce qui s’échange et ce qui se transforme. Et ceci, en oubliant temporairement l’aspect monétaire alors que toute notre société est organisée autour de la valeur monétaire et d’échanges désincarnés. C’est une étape indispensable, car plus on s’intéresse à l’argent moins on est dans le matériel, le concret. Un chiffre le montre bien : aujourd’hui, le montant des échanges de biens et services ne représente guère que 2 % de l’ensemble des échanges monétaires. La superstructure monétaire fait oublier complètement la base de l’économie, qui est l’échange réel de biens et services entre individus


- La démarche commence donc par un diagnostic ?
Oui, mais ce n’est pas uniquement une approche classique d’ingénieur. Cela concerne le physique, mais aussi l’économique et le social – les acteurs, la dynamique sociale.
Les deux approches sont conduites en parallèle et en tension. On va compter, mesurer et, simultanément, évaluer les activités en fonction de ce que l’on voudrait faire, consommer, des envies et désirs. Parce que le modèle très rationnel de diagnostic – l’approche  de l’ingénieur –, se heurte in fine à une difficulté : on se rend compte qu’il ne permet pas de tout comprendre. C’est pourquoi, nous menons simultanément ces deux approches, en essayant de résorber la tension que cela suscite  dans une approche systémique.
L’analyse des flux permet de créer un langage commun avec l’entreprise ou la collectivité : une tonne de coton c’est un langage commun entre deux agriculteurs, même si l’un est américain et l’autre africain. On est dans la matière et tout le monde comprend. Les flux, l’énergie sont des paramètres qui peuvent paraître, à première vue, simplificateurs, mais ils ont cet avantage de créer le langage commun, qui va permettre une vision partagée. Et ensuite d’aller plus loin : parce que, pour changer d’organisation, faire émerger de nouvelles idées, il faudra sortir des systèmes institutionnels actuels.

- Quel exemple pourrait-on donner de cette approche ?
Il y a, en France, chaque année, 450 000 tonnes de vêtements mis au rebut. 350 000 tonnes sont incinérées, 100 000 tonnes récupérées, dont 50 000 vendues comme vêtements d’occasion, 20 à 25 000 comme chiffons d’essuyage, 10 à 15 000 comme matière première pour entrer dans la composition de moquettes ou d’isolants. Sur la quantité remise en usage comme vêtements, 3 000 tonnes sont redistribuées en France et le reste est vendu dans des pays pauvres et, en particulier, en Afrique.
Or, en France, on ne parle que de ce qui est redistribué, soit d’un toute petite partie de l’enjeu économique et social. Ou bien, on polarise l’attention sur les quelques tonnes qu’on va effilocher pour faire de la moquette.
Il faut quantifier et mesurer l’ensemble du système. Et, à partir de là, commencer à se poser des questions.
Par exemple, notre modèle de collecte n’est pas une fatalité : en Allemagne, la collecte concerne 70 % des vêtements usagés. Quant on commence à quantifier tout cela – ce que permet l’approche de l’écologie industrielle –, on met tout sur la table : ce qui est utile, ce qui ne l’est pas, les réussites, les échecs, le gâchis, les transports… A partir de ces mesures, on peut commencer à imaginer des solutions : le vêtement qui va arriver, par exemple au Sénégal,  il est peut-être fait avec du coton cultivé localement. Pourquoi, ne pas installer une usine au bout du champ de coton au Sénégal ? Les 350 000 tonnes de vêtements usagés qu’on va incinérer en France ou en Europe, est-ce qu’on ne pourrait pas en faire autre chose ?

Autre exemple de ce que peut apporter l’approche écologie industrielle à la réflexion. En Ile-de-France, il n’y a que 15 % des papiers de bureau qui sont valorisés. Que fait-on du reste ? On va exporter 50 000 tonnes de papier sur le marché international du recyclage via les grandes entreprises de récupération… mais, simultanément, on va importer l’équivalent pour alimenter les usines françaises de papier.  Face à ce constat, en ce moment, il y a des initiatives pour récupérer les papiers directement dans les bureaux et les donner à recycler. Ce qui permet en même temps de réintégrer des gens par le travail.


Il y a, un peu partout, des expériences de ce type, souvent conduites par des gens qui font de l’écologie industrielle sans le savoir. Ce que va apporter l’écologie industrielle, c’est d’abord le chiffrage. On verra alors que ce qui est parfois présenté comme  extraordinaire, qui donne lieu à une débauche de communications, si on le ramène à des flux, on va se rendre compte que ce n’est pas grand chose et que cela ne résout pas les problèmes. On découvrira qu’il y a des quantités énormes de matières qui ne sont pas réutilisées, dans le domaine de l’énergie par exemple. C’est cette connaissance que va apporter l’écologie industrielle. Il s’agit de quantifier pour pouvoir ensuite systématiser.

- Quel accueil reçoit la démarche de l’écologie industrielle ?
Confusément aujourd’hui, les décideurs – élus, industriels, administrations –  sentent qu’on va vers autre chose, mais, ils ne savent pas où et comment. Ils voient que les schémas auxquels ils étaient habitués ne fonctionnent pas et que la motivation n’est plus là. L’écologie industrielle apparaît alors comme un outil à essayer, quand la politique traditionnelle, notamment d’aménagement, montre ses limites.
L’écologie industrielle aide les gestionnaires, les décideurs, leurs services à travailler ensemble, à chercher les conditions économiques pour que ce soit possible. C’est un regard technique – quels cahiers des charges, quelles études, quel phasage… – et en même temps, une prise de conscience que la vie n’est pas forcément rationalisable…
Cela ne va pas de soi. Il y a des raisons historiques. L’écologie industrielle n’est pas née en France : l’idée de transférer le fonctionnement naturel intégré aux activités humaines, industrielles, a été théorisée il y a une vingtaine d’années dans les laboratoires de General Motors.
Nous devons donc sortir de notre bunker intellectuel et institutionnel. Or, l’approche que propose l’écologie industrielle remet en cause la gouvernance des territoires ; ce n’est pas qu’un outil opérationnel. Il faut entrer dans un processus où il doit y avoir coopération, échange, vision commune..
Par exemple, quand on voit qu’une activité rejette 50 gigawatt/heure de vapeur par une cheminée, cela pourrait être l’énergie nécessaire pour une ville de 4 000 habitants. L’écologie industrielle peut donner les instruments pour voir puis mesurer cette possibilité. Ensuite, c’est aux décideurs de décider s’ils veulent faire quelque chose ; il faut des acteurs motivés et accepter l’idée que ceux qui ont envie d’agir ne rentreront pas forcément dans des cadres préexistants. Or, aujourd’hui on veut tout à la fois : des salariés qui obéissent bien aux consignes, qui travaillent avec la plus grande efficacité mais qui soient aussi hyper-créatifs et innovateurs… A l’élu, on demande d’être un grand visionnaire et de régler les problèmes de fosses septiques…


- Quelle serait la bonne échelle de réflexion pour les projets d’écologie industrielle ?

C’est l’échelle qui sera déterminée par des acteurs motivés. Cela peut être l’estuaire de la Seine ou une ZAC. La force de l’écologie industrielle, c’est son approche systémique : on peut rentrer dans le système à n’importe quelle échelle. Et, il n’y a pas de projet mineur. A partir du moment où l’on crée de l’activité et du travail, cela vaut la peine.

Propos recueillis par H. L.

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