Nice : des commandos russes dans la baie des Anges ?

Si la justice française ne fait pas droit à la requête de la Fédération de Russie de lui ‘’restituer’’ la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas-le-Thaumaturge de Nice, quelle sera la réaction du chef du gouvernement, Vladimir Poutine, qui a fait de cette affaire un combat personnel ?
Une église classée, un mausolée, un jardin ouvert au public, deux terrains de plus de 1 000 m2 inexploités au cœur d’un quartier résidentiel, quelques appartements et une maison de retraite. C’est l’héritage niçois des tsars que le tribunal de grande instance de Nice a attribué en janvier 2010 à la Fédération de Russie au grand dam de l’Association culturelle orthodoxe russe (Acor) qui gère ce patrimoine depuis 1920, soutenue par quelques élus, la plupart des comités de quartier de la ville et de nombreux Niçois d’origine russe ou non, orthodoxes ou non.

Manifestation devant la Cathédrale Saint-Nicolas, le 26 février dernier, à l’appel du Comité de quartier du Parc Impérial. Au centre, le sénateur (et ancien maire de Nice), Jacques Peyrat.
Le gouvernement russe fonde sa demande sur le fait que la cathédrale Saint-Nicolas , la plus importante église russe hors de Russie, a été construite (entre 1903 et 1912) sur un terrain acheté par les Romanov avec des fonds d’État. Ce que conteste l’Acor, qui a interjeté appel, car aucun document n’atteste qu’il s’agissait de fonds d’État.
« Par ailleurs, souligne Jacques Peyrat, sénateur et ancien maire de Nice, qui soutient ‘’à titre personnel’’ la cause de l’Acor, la Russie ne peut revendiquer un capital qu’elle n’a pas entretenu pendant des années et qui comprend quelque 300 icônes offertes par des familles russes réfugiées à Nice, spoliées par le communisme soviétique et jamais indemnisées. Si, au final, la cour de cassation devait confirmer le jugement, ce dont je doute, la Russie aurait à régler les considérables arriérés d’impôts locaux qu’elle devrait en sa qualité de propriétaire. »
Recteur de Saint-Nicolas et président de l’Acor, l’archiprêtre Jean Gueit s’étonne qu’un État se mêle d’une question qui, estime-t-il, ne concerne que le patriarcat de Constantinople, auquel est rattachée cette église, et celui de Moscou dont elle dépendrait en cas de changement de statut. « C’est la première fois, dit-il, qu’un État revendique une église implantée hors de son territoire. Si cette église devait appartenir à la Russie, elle aurait un statut d’extra-territorialité, le même que son ambassade, et il appartiendrait à la Russie de se substituer au Conseil général qui en assure l’entretien, d’intervenir sans l’aide des forces de police en cas de troubles, etc. Quant à l’offre qui a été faite d’une alternance entre le clergé en place et celui qui serait nommé par Moscou, elle est tout simplement ridicule ! »

L’archiprêtre Jean Gueit, recteur de la cathédrale (à gauche), avec un pope et un évêque catholique, lors de la manifestation du 26 février dernier
Pourquoi Poutine veut-il Saint-Nicolas ?
Quelle peut être la motivation de Vladimir Poutine, qui semble faire de cette récupération une affaire personnelle ? se demande le docteur Hervé Caël, président du Comité de quartier du Parc Impérial, qui représente les riverains de l’église. Le budget annuel de l’église – 550 000 euros – ne peut guère susciter de convoitises : il est assuré, pour moitié, par les billets d’entrée des quelque 150 000 visiteurs (la cathédrale est le monument le plus visité de Nice), l’autre moitié provient des dons de fidèles et sympathisants. La seule source de revenus supplémentaires serait l’exploitation des deux terrains vacants. Ils sont certes inconstructibles, mais, en cas de reprise par le pouvoir russe, on peut imaginer que des arrangements seraient envisageables…
A Nice, certains croient savoir que l’obstination de Poutine tient à ces deux terrains que convoiterait un oligarque de ses amis. Pour beaucoup, la démarche aurait plutôt valeur symbolique : la ‘’restitution’’ permettrait de marquer avec éclat la continuité entre la Fédération russe et la Russie des Romanov, en gommant la parenthèse soviétique, comme la Restauration voulait effacer les traces de la Révolution et de l’Empire.

La cathédrale Saint-Nicolas, construite sur un terrain acheté par les Romanov.
Cette ‘’restitution’’ aurait d’autant plus d’écho que Nice, traditionnel refuge des Russes blancs et de leurs descendants, est devenue une des destinations de prédilection des oligarques et, plus généralement, des nouveaux riches russes. Selon les chiffres des offices de tourisme français et russe, près de 20 % des touristes russes en France ont pour destination la Côte d’Azur et la moitié de ces derniers résiderait à Nice – où les revenus du tourisme constituent 30 % du budget de la ville. « Actuellement, indique un notaire niçois qui a souhaité garder l’anonymat, les Russes sont les principaux acquéreurs d’appartements et de villas dans la région. Ils ne reculent pas devant des offres que notre profession estime elle-même exorbitantes par rapport aux prix du marché. Quant aux restaurants les plus huppés, ils ont tous des cartes en russe et on y parle plus couramment russe qu’anglais. »
Les porteurs d’emprunts russes en embuscade
L’appel entraînant le maintien du statu quo, une nouvelle période d’attente commence. L’Acor et ses supporters ne baissent pas la garde. Mais d’autres acteurs pourraient venir compliquer le jeu.
L’Association fédérative internationale des porteurs d’emprunts russes (Afiper) est en embuscade, qui menace de réclamer – en cas de ‘’victoire’’ de Moscou – la saisie de l’église en gage des plus de 100 milliards d’euros, intérêts compris, qu’elle estime être dus par la Russie aux détenteurs de titres. Son argument massue : puisque la Russie ne reconnaît pas l’emprunt russe parce qu’il a été contracté par l’ancien régime, elle n’a pas à s’approprier une église construite sous les tsars.
Une plaisanterie ? Ce serait oublier que, en 2002, l’Afiper avait tenté de faire saisir le quatre-mâts russe Sedov, le plus grand voilier navire-école du monde, en escale dans le port de Marseille, et que celui-ci avait dû larguer précipitamment les amarres avant l’arrivée des huissiers.
de notre correspondant à Nice, Jean Veil
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Pour en savoir plus :
- Cathédrale Saint-Nicolas, avenue Nicolas-II / boulevard Tzarévitch, 06000 Nice – Tél. 04 93 96 88 02 visites : 9h30 – 12h00 / 14h30 – 17h00
- Association culturelle orthodoxe russe (Acor) : www.acor-nice.com
- Déclaration du Conseil de l’Archevêché des églises orthodoxes russes en Europe occidentale au sujet de la propriété de la cathédrale de Nice : http://exarchat.eu/spip.php?article1043#declaration
- Association fédérative internationale des porteurs d’emprunts russes (Afiper) : www.afiper.org
© Jean Veil / sedna












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