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Pour faire prévaloir une meilleure coexistence des usages, industriels, agriculteurs, collectivités territoriales, services de l’Etat, pêcheurs, universitaires, défenseurs de l’environnement et de la faune aquatique ne peuvent-ils pas, ensemble, réfléchir à une conception de l’aménagement et de la gestion des rivières différente de celle de la première partie du XXe siècle ?
C’est ce à quoi travaille, depuis 1958, l’Association internationale de défense du saumon atlantique (AIDSA), comme l’explique
Bernard Leroy, professionnel de la gestion de l’eau à l’EPTB-Garonne (voir en encadré), qui s’exprime ici en tant qu’administrateur de l’AIDSA.

« Il faut repenser l’aménagement des bassins versants, en prenant en compte tous les aspects du problème : environnementaux, sociaux et économiques. »

- Pourquoi l’Association internationale de défense du saumon atlantique a-t-elle été créée ?

BERNARD LEROY. Au siècle dernier, entre 1910 et 1950, on a construit sur nos rivières, pour les besoins de l’industrie, un grand nombre de barrages hydroélectriques. Beaucoup de nos rivières ont ainsi été tronçonnées. Ce qui a empêché de grands migrateurs, comme le saumon, la truite de mer, l’alose mais aussi l’anguille de rejoindre leurs zones de frayère. Dans la première partie du XXe siècle, beaucoup de cours d’eau ont également été pollués par des activités économiques ou l’urbanisation. Et, dans les années 80, on est arrivé à la fin d’un cycle qui avait, en particulier, conduit à la dégradation des rivières à saumon françaises, notamment en Bretagne et en Normandie. Les populations de saumon et de truites de mer ont beaucoup souffert.
Créée en 1958,  soit six ans avant la loi sur l’eau de 1964  (loi relative au régime et à la répartition des eaux et à la lutte contre leur pollution), qui a notamment été à l’origine des agences de l’eau, et dix-huit ans avant  la loi de 1976 relative à la protection de la nature, L’AIDSA a été un précurseur pour faire prendre conscience de la gravité de cette situation.


- Le constat qui est à l’origine de l’action de l’AIDSA est-il toujours d’actualité ? Le saumon atlantique est-il encore en voie de raréfaction ?

B. L. La raréfaction du saumon dans nos rivières a de multiples raisons : l’artificialisation généralisée des bassins versants, la pollution, la diminution des débits dans nos cours d’eau mais aussi l’évolution des grands équilibres entre océans et climat planétaire, qui font que l’eau a tendance à se réchauffer sous nos latitudes et au niveau  des plateaux continentaux de l’Atlantique.
Le saumon atlantique a un cycle biologique complexe. Il vit dans nos rivières, se reproduit dans nos petits cours d’eau mais assez rapidement rejoint les estuaires puis le plateau continental et, enfin, les aires de grossissement de l’Atlantique Nord entre le Groenland, les îles Feroe et l’Islande.
Si le saumon est interdit de rentrer en baie et en estuaire du fait de la qualité de l’eau et du taux d’oxygène, il risque de disparaître. Il doit pouvoir grossir en mer puis rejoindre le plateau continental, passer ces zones de balancement des marées – qui sont de très mauvaise qualité en France –  puis remonter vers les têtes de bassin. Sur les petits fleuves bretons et normands c’est une migration d’une vingtaine de kilomètres, sur les rivières de l’Adour de 100 ou 200 kilomètres et, sur la Loire, de près de 900 kilomètres, pour rejoindre les cours supérieurs des rivières, où l’eau reste fraîche et très oxygénée.


- L’espèce est-elle en danger ?

B. L. Si le saumon ne pouvait plus atteindre ces zones de reproduction naturelle, l’espèce serait en danger. Certes, il pourrait se maintenir sur les tout petits fleuves côtiers, très proches de l’océan, mais sur les grands axes migratoires il pourrait disparaître. La tendance s’accentuerait qui fait que son aire de répartition remonte du sud vers le nord et que les populations les plus éloignées des zones de grossissement des eaux fraîches de l’Atlantique nord ont du mal à survivre, que ce soit en France, en Espagne, en Irlande et dans le sud de l’Angleterre. Au niveau de l’écosystème de l’Atlantique nord, les conditions océanographiques changent au rythme des modifications du climat à l’échelle planétaire : les équilibres entre température, oxygène et sels nutritifs font que la production de planctons et de petits poissons fourrage qui sont la source de nourriture des saumons à tendance à se déplacer sur l’Atlantique. Les poissons doivent alors s’adapter pour retrouver ailleurs des zones de grossissement.


- Ces changements ont-il un effet sur la variété des saumons atlantiques ?

B. L. C’est dans les rivières françaises que subsiste la dernière espèce de grands saumons capables de faire des migrations de plus de mille kilomètres. Ce sont les saumons qui empruntent l’axe Loire-Allier. Si cette souche s’éteignait, alors définitivement ces grands migrateurs disparaîtraient de la planète. L’artificialisation des bassins versants, qui empêche ces saumons de remonter, contribue à l’extinction de la souche des grands saumons migrateurs, qui a déjà disparu de l’ensemble des fleuves de la planète – à l’exception de la Loire – du fait des aménagements successifs dont ils ont fait l’objet.


- Votre association est constituée à peu près aux deux tiers de pêcheurs. Ne contribuent-ils pas, eux aussi, à la raréfaction du saumon ?

B. L. En France, en réalité, on pêche très peu de saumons. A tel point que c’est inquiétant : en 2009, en France, selon les chiffres déclarés, on en a pêché 775 à la ligne. Or, sur la seule rivière Moy, en Irlande, il se pêche entre 4 et 8 000 saumons à la ligne par an…
Notre association s’efforce de promouvoir une pêche qui permette de relâcher le poisson pour qu’il puisse continuer sa migration vers les frayères, les têtes de bassin, afin de régénérer les peuplements de saumon atlantique. Ce type de pêche se pratique depuis des dizaines d’années dans les autres pays où l’on trouve le saumon atlantique, mais beaucoup moins en France.
Il s’agit de la pêche à la mouche artificielle – pratiquée avec une canne à une main ou à deux mains – qui permet, avec de tout petits hameçons, d’attraper le saumon puis, sans le sortir de l’eau, de le détacher et de lui permettre de rejoindre son ‘’pool’’, la zone profonde entre deux points rapides d’une rivière où les saumons se reposent avant de passer de nouveaux obstacles.
L’AIDSA travaille avec des associations, comme, par exemple, le Club des saumonniers, qui organisent des stages d’apprentissage à ces techniques de pêche et contribuent ainsi à éduquer les nouvelles générations de pêcheurs. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes opposés à d’autres techniques de pêche. Si le pêcheur veut garder un saumon – surtout si c’est le premier… – il doit pouvoir le faire. Mais, pour ceux qui ont une longue pratique de ce sport, il faut mieux relâcher le poisson.
Mais, que signifie relâcher un poisson s’il n’a aucune chance de regagner ses frayères, de survivre, de voir ses alevins revenir quelques années plus tard en rivière, à cause de la mauvaise qualité de l’eau ?

- La protection de l’état des rivières fait aussi partie des missions de l’AIDSA ?

B. L. En France, toutes les rivières qui pouvaient accueillir le saumon se sont dégradées. Aujourd’hui saumons atlantiques et truites de mer se concentrent en quelques points, notamment dans les rivières de Bretagne et normandes, parce qu’elles sont proches de la côte et permettent au saumon de rejoindre très rapidement les zones de frayère. On en trouve aussi dans les rivières qui naissent des Pyrénées : le gave d’Oloron, le gave de Pau, l’Adour, la Nive et la Nivelle du Pays basque, la Dordogne, la Garonne et l’axe Loire-Allier.
On parle beaucoup du ‘’retour’’ du saumon en Seine : en 2008, 260 grands salmonidés ont été recensés au niveau du barrage hydroélectrique de Poses à 25 km au sud de Rouen. Ces poissons seraient des saumons d’élevage qui se sont échappés et qui à l’occasion d’une crue de la Seine sont rentrés dans la rivière et/ou le résidu d’une population de grands migrateurs réfugiés sur de petits affluents de la Seine estuarienne. Certes, cette présence est une bonne nouvelle et il est indéniable que la qualité de l’eau de Seine s’est améliorée depuis vingt ans. Mais, ces salmonidés ne peuvent revenir sur leurs frayères d’origine en Bourgogne, du fait de la multiplication des seuils et obstacles et de la dégradation de la qualité de l’eau. Ils n’ont donc, semble-t-il, aucune chance de se reproduire dans la Seine.


- Que préconise l’AIDSA pour améliorer la situation ?

B. L. En termes de qualité des rivières, le pire est probablement derrière nous. La situation ne peut donc que s’améliorer. Notre association estime qu’il faut travailler d’abord sur des bassins versants « test ».  A cet égard, la décision du 13 novembre 2009 est exemplaire. Les pouvoirs publics ont, en effet, choisi de ne pas renouveler une concession hydroélectrique sur le bassin de la Sélune, une rivière qui se jette dans la baie du Mont Saint Michel et où deux grands barrages hydroélectriques avaient été construits en 1910 et 1930,  très près de la mer. Ces barrages ont coupé l’accès des saumons à la tête de bassin. Les pouvoirs publics ont décidé d’ « effacer » ces barrages et, ainsi, de réouvrir la route aux saumons migrateurs de la Sélune .
Ce type d’action montre une voie nouvelle. Mais, il ne faut pas l’interpréter comme une priorité donnée aux poissons sur l’homme. L’AIDSA estime que, autour de la problématique d’un bassin versant, il faut toujours essayer de concilier l’homme, les poissons et la dimension économique. Il faut repenser l’aménagement des bassins versants en prenant en compte tous les aspects : environnementaux, sociaux et économiques. C’est une nouvelle génération d’aménagements qu’il faut concevoir. Il est légitime et utile de produire de l’électricité avec des barrages, mais il faut peut-être aujourd’hui réévaluer l’utilité de certains d’entre eux, conçus au début du XXe siècle pour des entreprises, des industries qui, parfois, n’existent plus depuis des dizaines d’années.


- Là où on les supprimerait, comment remplacer ces ‘’usines électriques’’ qui parfois structuraient l’économie d’un territoire ?

B. L. Sur certaines rivières, on peut certainement développer une économie basée sur autre chose que la production d’électricité : le tourisme pêche, la découverte des paysages, une pêche de loisirs qui sorte de la problématique française : pêche interdite sur certaines rivières ou ‘’droit de tuer’’ sur d’autres. Ce choix pourrait permettre aux habitants de ces terroirs d’en tirer des moyens de subsistance en suivant les exemples norvégien, russe, écossais ou gallois… Presque tous les bassins  versants du monde ont connu l’ère de l’hydroélectricité, de l’industrialisation, de l’agriculture intensive. Mais certains ont su gérer cette situation plus habilement. Dans notre pays, on a toujours voulu tout faire simultanément : l’urbanisation, l’agriculture intensive, la production hydroélectrique, la pêche… A vouloir tout faire, on crée un modèle d’aménagement très déséquilibré, qui se solde par la disparition de beaucoup d’espèces mais aussi d’activités économiques et de loisirs. Ainsi, beaucoup de pêcheurs français de saumons ont abandonné le territoire national et vont pratiquer leur sport en Irlande, en Islande ou en Russie. Est-ce un gain pour l’environnement, pour l’économie, pour la société en France ?


Propos recueillis par : H.L.

PresseBLeroy
L’AIDSA. Déclarée d’utilité publique,  l’AIDSA a pour vocation de protéger le saumon dans l’ensemble de sa zone de répartition géographique, de l’Islande, au Québec et à la Gaspésie au nord jusqu’aux petits fleuves côtiers de Galice et des Asturies au sud.
Créée à l’initiative de René Richard, en 1958 sous le nom d’Association Nationale de Défense des Rivières à Saumon, puis développée en particulier dans les année 70 sous l’impulsion de Richard Vibert, ingénieur des Eaux et Forêts, chef de département de recherches hydrobiologiques de l’INRA, l’association – qui regroupe les défenseur du saumon, pêcheurs et non-pêcheurs – a joué un rôle précurseur dans le domaine de la protection des rivières et notamment des rivières à saumon et truites de mer. Son siège et sa zone naturelle d’influence sont français, mais elle a créé un réseau d’information et d’échanges avec d’autres ONG comme, en particulier, le britannique Atlantic Salmon Trust, la Fédération québecoise du Saumon atlantique ou le Nord Altantic Salmon Fund (Islande).
Dès ses origines, elle a bénéficié de l’expertise de spécialistes en hydrologie et ichtyologie. Son président actuel, Jean Allardi, est aussi président de la société française d’ichtyologie. Ingénieur de recherche au Cemagref (écologie des poissons d’eau douce, de lacs ou de rivières en relation avec la qualité des milieux aquatiques), il a ensuite, jusqu’en 2004, occupé les fonctions de chef du bureau des politiques piscicoles et de l’organisation de la pêche au ministère de l’Ecologie.
BERNARD LEROY. Après une formation universitaire en océanographie biologique (Brest), ichtyologie (Toulouse), hydrobiologie et pollutions des eaux continentales (Besançon), BERNARD LEROY est aujourd’hui ingénieur de la fonction publique territoriale, généraliste de l’eau, de l’environnement et de l’aménagement intégré des bassins versants.
Au début des années 90, au sud de l’agglomération parisienne, il a été à l’origine de la mise en œuvre de politiques départementales de gestion de l‘eau et des rivières et de la création d’une des premières équipes départementales de gestion des espaces naturels.
Depuis la fin des années 90, dans le cadre de l’Etablissement public territorial de bassin de la Garonne (EPTB-Garonne), il travaille à la réalisation de politiques concertées de gestion de la ressource en eau en période de pénurie. Au milieu des années 2000, il a notamment été en charge d’un débat public sur la création de réserves en eau dans le bassin de la Garonne.
Membre depuis plus de trente ans de plusieurs associations naturalistes ou de protection de l’environnement, il est administrateur de l’Association internationale de défense du saumon atlantique, l’AIDSA.
Passionné de pêche sportive à la mouche, il a parcouru nombre de rivières du monde à la recherche des salmonidés, du Canada à l’Extrême-Orient sibérien et au cercle polaire arctique.

Pour en savoir plus :
AIDSA : c/o Institut océanographique, 195, rue Saint-Jacques, 75005 Paris, aidsa@free.fr.
www.saumonmag.com
www.nasf-france.gobages.net/goblog.php?op=Default&postCategoryId=356&blogId=37
www.nasfworldwide.com