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Ingénieur diplômé en sciences et ingénierie de l’environnement de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), DAVID ROCHAT a collaboré au groupe Ecologie industrielle et système de cycle de vie de l’EPFL, avant de rejoindre l’Office des transports et de la circulation à Genève.
Associé de Sofies, le cabinet de conseil en écologie industrielle créé et présidé par le professeur
SUREN ERKMAN, il est responsable des projets liés aux méthodologies d’analyse de cycle de vie (ACV) et d’étude de métabolisme (MFA).
Depuis 2005, il coordonne
des projets de coopération internationale dans le domaine de la gestion des déchets électroniques en Inde, au Sénégal et au Maroc, pour le compte de l’Empa – un centre interdisciplinaire de recherche et de prestations du réseau des Ecoles Polytechniques fédérales, spécialisé dans les sciences des matériaux et les technologies appliquées.

- Comment définissez-vous l’écologie industrielle ? Quel rôle veut jouer Sofies dans cette démarche ?
David Rochat.
L’écologie industrielle est un processus spontané – du moins dans sa mise en œuvre : à l’origine, ce sont des ‘non projets’ faits par des ‘non organisations’. La théorie est apparue dans les années 80 au sein de General Motors, paradoxalement une firme appartenant à l’un des secteurs les plus polluants de l’industrie. Les théoriciens, aux Etats-Unis, au Québec, en France, en Suisse – parmi lesquels Süren Erkman – ont essayé de comprendre comment ces phénomènes d’écologie industrielle, ces réseaux  éco-industriels ont pu se mettre en place, pour les reproduire de manière organisée.
Une société de conseil en environnement et en développement régional basée sur les principes de l’écologie industrielle comme Sofies a pour objectif d’accompagner les acteurs économiques et politiques en leur proposant des solutions réalisables et appropriées aux problématiques de surexploitation des ressources et d’impacts sur l’environnement. Et ce, notamment pour améliorer la gestion des ressources et de l’énergie, pour optimiser la performance environnementale d’un produit, d’un service ou d’un territoire


- Y a-t-il un modèle suisse, ou au moins une spécificité suisse en matière d’écologie industrielle ?
D. R. La taille du pays – la Suisse romande, c’est un bassin d’un million d’habitants divisé en six zones administratives, les six cantons romands – fait que nous avons l’habitude de travailler à un échelon local, ce qui peut fluidifier échanges et relations. L’autre facteur, c’est que l’Etat suisse a choisi, avant beaucoup d’autres en Europe, d’investir dans l’environnement. Il a ainsi un rôle de facilitateur, plus d’ailleurs que de financeur.
Sofies travaille dans le canton du Valais où l’Etat a joué a joué ce rôle de catalyseur : les services de la promotion économique ont contribué, en s’impliquant financièrement dans la démarche que nous conduisions, à lancer la réflexion d’écologie industrielle. Dès que nous avons identifié des projets pilotes, c’est le secteur privé qui a pris le relais. Ils l’ont fait, en particulier, parce que l’intervention de l’Etat leur a montré l’intérêt d’aller dans cette direction et parce qu’ils ont compris que l’action qu’ils envisageaient s’inscrivait dans une démarche plus générale, coordonnée par l’Etat.
Une autre particularité de la  Suisse, c’est que la question environnementale y est dépolitisée : ce n’est pas le combat de la gauche, que la droite essaierait de s’approprier. Le souci de l’environnement est plutôt culturel, trans-politique, trans-social même. En Suisse, on trie ses déchets, on fait du covoiturage, on est assez proche de la nature… Le fait que cela échappe au combat politique fait qu’il y a, depuis longtemps, une acceptation logique de la cause environnementale.
Enfin, pour traiter les questions environnementales – mais aussi sociales ou économiques –, en Suisse méthode n’est pas la contrainte mais l’incitation. On crée un cadre, les conditions pour que les acteurs voient leur intérêt. Par exemple, la taxe carbone a déjà été instaurée en Suisse. Il y a eu des négociations ; on a incité le secteur privé à travailler dans ce domaine, notamment en mettant en place, pour une longue période, des exemptions pour le secteur du transport.
Je pense que ce n’est pas un hasard si les Verts sont aujourd’hui le premier parti dans la ville de Genève et le deuxième dans le canton. Ce mouvement, assez différent de ses homologues européens, rassemble un très large éventail d’opinions, du ‘’centre’’ à la ‘’gauche’’. Il est celui qui a  la plus forte croissance, parce  qu’il attire tous ceux qui ne se satisfont pas du clivage gauche-droite et des thèmes politiques traditionnels,  mais s’intéressent aux objectifs de durabilité, de qualité de vie, de mieux ‘’vivre ensemble’’.


- Cet environnement favorable a-t-il contribué à faire progresser la démarche d’écologie industrielle ?
D. R. Actuellement en France, on réfléchit à la mise en place de filières de gestion de déchets électriques et électroniques. La Suisse a créé ces filières depuis 1994, et cela avant toute loi, grâce à une démarche volontaire des sociétés de matériels informatiques. Autre exemple : dans un territoire où nous travaillons, trois multinationales de la pétrochimie et de la pharmacie ont créée ensemble une société prestataire de services pour leurs activités sur cette zone, afin de mutualiser des services énergétiques, de gestion des déchets, de mobilité. Elles ont compris les avantages de la complémentarité et cette réflexion, elles l’ont conduite plutôt pour des raisons économiques qu’écologiques.
Mais ce serait prétentieux et absurde de prétendre que ces initiatives sont l’apanage des Suisses ! Il y a quelques temps, le maire d’une petite commune de Bourgogne est venu chez Sofies. Avec beaucoup de modestie, il nous a expliqué comment en une dizaine d’années, dans sa région, il a mis en place une filière bois pour développer cette ressource et la valoriser au plan énergétique. Il avait conduit spontanément une réflexion en termes de flux de matières, de réutilisation des cendres… Après avoir lu Vers une écologie industrielle, l’ouvrage de Suren Erkman, tout naturellement, il s’était tourné vers nous pour l’aider à systématiser et organiser la démarche qu’il avait lancée… Ce type d’initiative – qui nous a passionnés et laissés admiratifs –  montre qu’avec un peu de bon sens, une bonne interaction avec les acteurs économiques, on peut changer les choses !


- Dans ce processus de changement, quelle peut être votre contribution ?
D.R. Nous nous efforçons de transformer en un message simple et compréhensible ce que la recherche académique a élaboré en matière de théorie sur l’écologie industrielle à partir des initiatives spontanées de nombreux acteurs politiques et économiques. Le temps est venu d’accompagner les décideurs dans la démarche d’écologie industrielle, pour mettre à leur disposition ces travaux, ces retours d’expérience. Nous apportons aussi une ingénierie environnementale avec des méthodologies éprouvées, normées – notamment en termes d’analyse de flux de matières, d’analyse de cycles de vie, de bilans carbone…–  qui vont permettre d’évaluer la performance environnementale. Nous y ajoutons les méthodes que nous avons développées pour quantifier la disponibilité des flux de matières, pour détecter systématiquement les symbioses industrielles. Nous montrons que des flux de matière et d’énergie sont disponibles, en abondance, à bon prix – parce qu’on les considère actuellement comme des déchets – grâce aux activités économiques existantes, à la présence d’autres acteurs. Nous contribuons ainsi à ce que des gens qui, a priori, n’avaient pas de relations communiquent sur leurs  activités industrielles et se rendent compte de l’intérêt qu’ils ont à travailler ensemble.


- Comment, dans une démarche d’écologie industrielle, peut-on mesurer les résultats obtenus ?
D. R . On peut mesurer les quantités de matières premières d’énergie et de ressources économisées et les transformer en flux monétaires. Mais cela ne suffit pas et n’est peut-être pas le plus important. Il y a une autre approche qui consiste à mesurer les échanges et services fournis en fonction des flux de matières et d’énergie. Combien d’activités arrive-t-on à catalyser pour combien de ressources investies ? Dans un écosystème mûr et riche comme la forêt amazonienne, il y a une quantité infinie d’espèces différentes qui cohabitent et un nombre d’échanges qui n’est pas mesurable. En revanche, dans un écosystème primaire misérable comme un champ d’agriculture intensive, il y a une espèce dominante et tout le reste a disparu, parce que le but est la productivité maximale de cette seule espèce. Quelles sont les conséquences de ce choix ?
C’est à partir de ce type de réflexion qu’on peut mesurer la productivité de l’écologie industrielle


- Comment voyez-vous l’évolution de l’écologie industrielle ?
D. R .
L’écologie industrielle a fait le retour d’expérience de la ‘’première génération’’ -  celle des premières réalisations de Kalenborg au Danemark, d’Ecopal en France… Aujourd’hui, nous sommes dans une nouvelle étape méthodologique. Nous essayons d’apporter plus de cohérence et d’outils, pour une vision plus globale, qui va servir les décisions stratégiques et industrielles d’investissement des ressources intellectuelles et financières.
Un des questions qui se posent – et sur laquelle travaille l’université de Lausanne –, c’est celle de la durabilité d’une ressource : comment définir un benchmarking ? quelles ressources faut-il prendre en compte ? par exemple, comment aborder la consommation durable de lithium, dont nos appareils électroniques portables sont si gourmands ? Sofies est à l’interface entre la recherche académique et les services.
Nous voulons aussi enrichir la réflexion par une approche plus internationale. Nous travaillons dans ces pays qui comme l’Inde, la Chine, l’Afrique font de l’écologie industrielle par la force des choses. En Inde, plus de la moitié de la population est impliquée dans une économie parallèle, incontrôlée, informelle, de subsistance – la majorité des gens qui sont dans ce système vivent avec moins de 2 dollars par jour. Dans ce système, tout flux de matière, pour autant qu’il ne soit pas complètement toxique, a de la valeur pour quelqu’un. Là-bas, une canette usagée, un papier jeté dans la rue sont récupérés dans le quart d’heure qui suit et réinjectés dans l’activité économique. Les plus pauvres sont ainsi les vrais écologues ; dans beaucoup de pays en développement, l’économie informelle pèse autant que l’officielle en termes de flux de matière ou d’énergie.  Cette économie parallèle réunit une multitude d’acteurs qui ont chacun un rôle très défini et de multiples interactions… comme dans un écosystème naturel en pleine maturité.
Ces systèmes ne sont pas enviables au plan social et environnemental, mais il y a certainement à s’en inspirer au niveau du traitement des flux de matières. Et, leurs interactions avec notre propre système industriel existent déjà. Récemment, en Afrique de l’ouest, je suis allé sur un marché où arrivent chaque jour quarante conteneurs de « vieux » matériels électroniques européens – ordinateurs, téléviseurs, radios…–, qui sont immédiatement redistribués à travers toute l’Afrique de l’ouest.
Dans un bidonville indien, j’ai rencontré un homme qui n’a aucune ‘’éducation’’ selon nos critères et vit de la récupération de câbles de cuivre. Il suit sur internet les cours du cuivre à la Bourse de Londres et m’a indiqué qu’il conservait actuellement ses stocks parce qu’il ‘’sentait que le cuivre allait remonter’’.
Au final, nous avons bien tous les mêmes préoccupations !

Propos recueillis par H. L.

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