FILLETTE_5Q68JLa Petite Espagnole en rouge (Portrait de fillette), circa 1900. Photo Sotheby’s.

Le 29 juin prochain, la maison Sotheby’s dispersera en vente publique à Paris, le contenu du « coffre Vollard », à l’exception d’une toile de Derain, Arbres à Collioures (1905), qui aura été vendue par Sotheby’s à Londres une semaine plus tôt. Soixante-dix ans après la mort d’un des plus grands marchands de tableaux du XXe siècle – Ambroise Vollard a notamment fait connaître Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Matisse et Picasso – et au terme d’un très long contentieux sur leur propriété, 140 oeuvres et documents déposés dans un coffre de banque quelques mois avant la disparition accidentelle de Vollard  en 1939, vont être révélés au public.

Le 29 juin prochain, seront ainsi proposés aux amateurs un portrait de Zola par Cézanne, un Picasso de 1904,  des monotypes de Degas, une toile et des dessins de Forain, des photographies de Man Ray et plus d’une centaine d’autres oeuvres (dont beaucoup sur papier) et documents. Parmi ces oeuvres, il y aura trois toiles de Jean Puy (dont une à double face) : Le Dessus de cheminée au réveil (La Cheminée), 1900, avec au verso Rue de Paris sous la neige (Effet de neige), circa 1900, La Petite Espagnole en rouge (Portrait de fillette) circa 1900,  et Allée rouge dans le bois de pins (Bois de pins), circa 1900.

JeanPuy.Cheminee_5Q68GLe Dessus de cheminée au réveil (La Cheminée), 1900, photo Sotheby’s.

Vingt ans avec Vollard

La présence des toiles de Jean Puy dans le coffre Vollard ne doit rien au hasard : en 1905, après le salon d’Automne qui révèle le groupe de peintres que le critique Louis Vauxcelles baptisera « Les Fauves », Matisse présente son ami Jean Puy au marchand, comme il le fait au même moment  pour André Derain.

Vollard achète immédiatement tout l’atelier de Jean Puy, près de 155 toiles et environ 80 dessins (à un prix supérieur à celui qu’il accorde la même année à Derain, comme en attestent ses carnets de comptes conservés au musée d’Orsay) et continuera ses achats jusqu’en 1926, date à laquelle Jean Puy décide de rompre le contrat oral qui les liait.

Les toiles de Jean Puy présentées dans la vente du coffre Vollard – qui proviennent très certainement de l’atelier de Jean Puy de 1905 – se situent toutes les trois au changement de siècle, au moment où nait la révolution Fauve. Le Dessus de cheminée au réveil (La Cheminée) daté de 1900 est très caractéristique du néo-divisionnisme hérité de Seurat et Signac que pratiquent  encore, pour quelques mois,  Jean Puy et ses amis avant de prendre le tournant Fauve. Mais elle annonce déjà, notamment dans le traitement de la couleur, par certains à-plats et la simplification des formes, la période qui va suivre. La Petite Espagnole en rouge (Portrait de fillette), peinte vraisemblablement en 1902, très moderne et très maîtrisée,  montre à l’évidence  que l’artiste a déjà franchi la ligne de démarcation : elle appartient pleinement à l’instant Fauve par l’usage de la couleur et le traitement de la matière. Cette toile est aussi très caractéristique de la manière qui sera la marque de Jean Puy jusqu’à la fin : en particulier, le  coup de brosse rapide, précis et léger, qui réduit la robe à son essence, le goût du rose (un critique parlera plus tard du « rose Jean Puy »), l’utilisation du blanc et de la réserve comme couleurs à part entière. Les trois toiles trouvées dans le coffre de la banque proviennent très certainement de l’atelier de Jean Puy de 1905, acheté presque entièrement par Vollard.

Le portrait de Vollard

C’est en 1908 que Jean Puy, comme avant lui Renoir et deux ans plus tard plus tard Picasso, peint un portrait de Vollard, qu’il représente en train de lire, allongé sur un divan. Cette toile, exposée au salon d’Automne de 1909 et dont on ne connaît plus aujourd’hui les couleurs, a, depuis plus d’un siècle, disparu.

VollardPuyPortrait d’Ambroise Vollard, par Jean Puy – Photo : Fonds Jean et Michel Puy.

Si Vollard, le découvreur de Cézanne et le premier à avoir exposé Picasso, mise ainsi sur Jean Puy – le seul peintre avec lequel il entretiendra une aussi longue relation amicale et marchande -, c’est que, d’emblée, au-delà du  »Fauve », il a perçu en lui l’artiste singulier, l »’indépendant » qu’évoquera plus tard Vauxcelles : il confiera plusieurs fois à des proches qu’il voit en lui un nouveau Cézanne…

Le Salon de 1905

C’est, en 1899, à l’Académie Camillo, où il travaille dans l’atelier qu’anime Eugène Carrière, que Jean Puy fait la connaissance de Matisse, Marquet et Derain, avec qui il se lie d’amitié. Entre 1899 et 1905, le groupe travaille dans les ateliers de Biette, de Manguin ou de Jean Puy. Avec eux (et avec Camoin, rencontré en 1903), Jean Puy commence à exposer au Salon des Artistes indépendants(à partir de 1900), à la galerie Berthe Weill et au Salon d’Automne (à partir de 1904).
Au salon d’Automne de 1905, le groupe réuni autour de Matisse – « l’élément entraînant qui réunissait les élans », selon la formule de Jean Puy – accède soudain à la notoriété, avec des toiles où l’usage de la couleur, du trait et la simplification de la forme font scandale. Le critique Louis Vauxcelles les baptise  »Fauves ». Il écrira plus tard : « Les historiens de l’art contemporain (…) ne sont pas d’accord quant au nom des vrais Fauves. Ceux-là seuls sur lesquels aucune hésitation n’est possible sont les noms de Vlaminck, Derain, Matisse, Marquet, Puy, Manguin, Friesz, Dufy, Camoin. »

Quant à Matisse, près d’un demi siècle plus tard, dans Ecrits et Propos sur l’art, il confiera : « L’épithète   »Fauve »  ne fut jamais acceptée par les peintres fauves (…). C’est Vauxcelles qui inventa le nom. Nous exposions au Salon d’Automne ; Derain, Manguin, Marquet, Puy et quelques autres étaient accrochés ensemble dans une des grandes galeries (…). Tout un groupe travaillait dans cet esprit (…). Plus tard, chacun renia, selon sa personnalité, la partie du Fauvisme qu’il trouvait excessive, en sorte de suivre son propre chemin. »

L’Illustration fait écho au « scandale » en reproduisant plusieurs des tableaux exposés, dont en bonne place Flânerie sous les pins de Jean Puy (une toile exposée aujourd’hui au musée Dini de Villefranche-sur-Saône), qui est accompagné de ce commentaire de Vauxcelles : « M. Puy, de qui un nu au bord de la mer évoque le large schématisme de Cézanne, est représenté par des scènes de plein air, où les volumes des choses et des êtres sont robustement établis. »

JEANPUIS.BOIS_5Q68HAllée rouge dans le bois de pins (Bois de pins) circa 1900, photo Sotheby’s.

C’est Vollard qui incite Jean Puy – comme il le fait avec Matisse, Derain, Vlaminck et Rouault – à s’initier à la céramique avec André Metthey ;  il lui demandera ensuite d’illustrer des livres qu’il écrit ou publie (Le Père Ubu à la guerre, Le Pot de fleurs de la mère Ubu, Le Déjeuner de l’évêque, Candide).

À partir de 1908, Jean Puy alterne expositions personnelles (galerie Vollard, galerie Eugène Blot, galerie Bernheim-Jeune) et participation à des expositions dans le monde entier (Vienne, Berlin, Budapest en 1907, Moscou en 1908 (ses toiles entrent très vite après 1905 dans les collections russes d’art moderne), Prague, Budapest, Londres et Düsseldorf en 1910, New York, Chicago, Rome, Boston et Gand en 1913…). C’est un maître, dont le travail est suivi et admiré par des critiques et des écrivains comme Apollinaire, Francis Carco, Tristan  Klingsor, Arsène Alexandre, Coquiot, Morice, Mermillon…

EFFETDENEIGE_5Q68GRue de Paris sous la neige (Effet de neige), circa 1900, photo Sotheby’s.

Une valeur clandestine
Dans l’entre-deux-guerres, il vit et travaille à Paris, mais aussi en Bretagne – où il séjourne chaque été –, dans le Midi et le Pays roannais, où réside sa famille. Après avoir rompu avec Vollard, il passe contrat avec les galeries Bernheim et Dru. Il expose aussi chez Druet, Eugène Blot, Berthe Weill, Charpentier, au Salon d’Automne, au Grand Palais, mais aussi à Venise, Stockholm, Bristol, Prague… Son frère, le critique d’art Michel Puy – qui a publié en 1907 dans La Phalange la première étude sur les Fauves – lui consacre en 1920 une monographie (aux éditions de la NRF), où il écrit : « On le croirait gai et il est très tourmenté (…). Ses sujets, quand ils semblent simplement empruntés au réel, rentrent dans une composition longuement méditée. Il ne s’arrête pas à l’extériorité  de l’objet ou du modèle, il en pénètre l’émotion intime. »

En 1939 – Jean Puy a alors 63 ans –, la déclaration de guerre le conduit à accepter l’invitation de sa sœur Madeleine Vindrier : il s’installe à Roanne, où il demeurera jusqu’à sa mort, travaillant une partie de l’année dans son atelier, l’autre le plus souvent en Bretagne. Il expose chez Charpentier, Le Garrec Cordier, à la galerie de France et au salon d’Automne. Ses toiles sont présentées à New York, Alger, Minneapolis, San Francisco, Dallas, Berlin, Toronto, New Delhi, Turin et Londres enfin (avec son ami Marquet), l’année avant sa mort.

Le 6 mars 1960, il décède à Roanne, trois mois après son frère Michel Puy.

« Il est arrivé une fâcheuse mésaventure à Jean Puy, écrit au lendemain de sa mort le critique et historien d’art Jean-Paul Crespelle. Apprécié par les plus grands peintres, par les meilleurs critiques, bénéficiant d’un contrat avec Vollard, ce sourcier de l’art moderne, son œuvre a  disparu. Elle est devenu une valeur clandestine.»

Le retour à la lumière

Près d’un demi-siècle plus tard, l’œuvre de Jean Puy commence à sortir de cette clandestinité. Des expositions comme celle du musée de Lodève et du Palazzo Bricherasio de Turin ( »Les Fauves et la critique ») en 1999, en 2000, de la Caixa à Barcelone ( »Les Années Fauves ») et du musée Joseph-Déchelette à Roanne ( »Jean Puy, l’après-midi d’un Fauve »), la rétrospective Jean Puy  au Musée Marmottan-Monet à Paris en 2005 et plus récemment « Jean Puy et la Méditerranée » (musée de l’Annonciade à Saint-Tropez et musée Joseph-Déchelette à Roanne) en 2010, ont permis de remettre le peintre à sa place parmi ses pairs.

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Parallèlement, le travail de recensement, initié il y a près d’un demi-siècle par deux neveux de Jean Puy, Suzanne Limouzi et Louis Fressonnet-Puy, et poursuivi par la génération des petits-neveux du peintre,  a conduit à la publication, en 2000 et 2001, d’une monographie et du premier tome du catalogue raisonné de l’œuvre peint. Le Jean Puy , publié en 1920  (aux éditions de la NRF) par le critique d’art Michel Puy a été réédité en 2002  par Thoba’s Editions et le Fonds Jean et Michel Puy.

Un supplément au catalogue raisonné de l’oeuvre peint est  actuellement en préparation ,en même temps que le catalogue raisonné des dessins, pastels, fusains, céramiques et autres supports. Ces deux ouvrages devraient paraître en 2013.

Hervé Labrid.

Pour en savoir plus : www.jean-puy.com , Association des amis de Jean Puy

Catalogue raisonné et publications : www.thobas-editions.fr

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