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Ecrivain, éditeur, journaliste (il est à la ville le rédacteur en chef de LiRE), PHILIPPE DELAROCHE a racheté et relancé, en 2003, L’Echo de la Vallée du Loir, un hebdomadaire créé en 1898, installé à La Chartre-sur-le-Loir et diffusé au confluent de trois départements (Sarthe, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher) et deux régions (Centre et Pays de la Loire).

- Pourquoi s’être lancé dans cette aventure au moment où, un peu partout, on annonce la fin des journaux  »papier » ?

PHILIPPE DELAROCHE. Les journaux traditionnels n’ont pas encore disparu, mais il est probable qu’on va bientôt commencer à compter les morts. Moi, je continue à croire à la presse d’information et à la presse qui a une histoire. C’est le cas de L’Echo de la Vallée du Loir, créé en 1898 sous le nom de L’Echo de la Chartre par un instituteur à la retraite, Joseph Maitre, au moment de l’affaire Dreyfus. Il s’inscrivait dans une volonté citoyenne pour faire pièce à la presse locale, souvent paroissiale, plutôt conservatrice et pas toujours républicaine.

Si j’ai choisi, il y a 7 ans de relancer ce journal, c’était d’abord avec l’idée qu’une presse de proximité ambitieuse, faite par des journalistes, peut être utile. Quand j’étais correspondant à l’étranger du Matin de Paris, un jour, un confrère du Maine Libre m’a dit :  » Quand après avoir publié un article sur la restauration des orgues de la cathédrale, je croise sur la Grand’Place un de mes interlocuteurs, je ne sais jamais s’il va soulever son chapeau pour me saluer ou me mettre son poing dans la figure ! » Eh, bien, c’est ce que j’aime dans la presse locale : le risque que l’on prend. La sanction de la bonne foi, de la véracité est immédiate. Cela n’existe pas dans la presse nationale où chaque article est une bouteille à la mer, noyée dès le lendemain dans le flot des informations… et immédiatement oubliée. Dans la presse locale, il y a un vrai engagement, un contrat et une sanction.

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- Ce qui surprend tout de suite, quand on feuillète pour la première fois L’Echo de la vallée du Loir, c’est l’importance donnée à la rédaction. D’ordinaire, les hebdomadaires locaux sont moins ambitieux…

P. D. Souvent, ils ne le sont pas assez. Nous faisons, à notre échelle,  un vrai journal avec de vrais journalistes. qui ont des cartes de presse. Nous en employons deux à temps plein ; l’équipe compte aussi une secrétaire administrative pour la gestion des annonces, du portefeuille des abonnés et du réseau des dépositaires, qui sont une cinquantaine : maisons de la presse, mais aussi boulangeries, épiceries, cafés-tabacs… Une maquettiste assure maquette et mise en page et moi-même, je collabore au journal depuis six ans. Bénévolement, d’ailleurs.

- Quelle est la fonction, l’utilité de L’Echo de la vallée du Loir ? Quel est son territoire ?

P. D. La fonction première de L’Echo, c’est de recoudre un territoire, qui est administrativement morcelé puisque situé à la lisière des départements de la Sarthe, du Loir-et-Cher et de l’Indre-et-Loire. Ce qui fait l’unité de ce territoire, c’est qu’en son milieu coule la rivière Loir, qui serpente sans se hâter sur près de 300 kilomètres avant de se jeter dans la Sarthe. De part et d’autre du Loir, on trouve le même habitat traditionnel, la même pierre calcaire blanche aux reflets mordorés, le tuffeau. On la trouve aussi bien dans le nord de l’Indre-et-Loire, dans le canton de Neuvy-le-Roi , le pays de Racan – l’un des premiers académiciens français – que dans le pays de Ronsard, à Couture dans le Loir-et-Cher ou à La Chartre qui abrite le siège du journal dans la Sarthe. Cette unité du territoire est niée par les découpages administratifs.

Je me suis rendu compte que les gens habitent, travaillent, dépensent, votent tout à tour ans les trois départements. Nous diffusons l’information politique, économique, culturelle qui concerne une douzaine de cantons situés dans les trois départements et les deux régions Centre et Pays de la Loire. Or ce découpage régional est pénalisant pour nos territoires ruraux. Nous sommes entre à l’ouest de Vendôme,  au nord de Tours et au sud du Mans, mais nous n’intéressons pas beaucoup les décideurs de la métropole nantaise. Ce qui tire notre développement, c’est le Bassin parisien. La Sarthe aurait beaucoup à gagner à se rapprocher de l’Ile-de-France. L’Echo de la vallée du Loir, lui, se moque des frontières !

- Qu’est-ce peut conduire un éditeur-écrivain, un journaliste ‘parisien’, à prendre de tels risques, si loin de ses bases naturelles ?

P. D. Je suis né à Tours et, pendant mon enfance, j’ai passé mes vacances dans cette région. En y revenant, j’ai découvert un pays qui a beaucoup souffert. On n’a pas assez parlé de la dernière phase de l’évolution de nos campagnes, celle qui a succédé depuis trente ans à l’exode rural. Il y a eu l’époque des séparations familiales, de la migration vers les villes où l’on allait louer ses bras parce qu’il n’y avait pas assez de terres pour tous les enfants. Mais, sur place, malgré les différences sociales et de fortune, subsistait une sorte de communauté entre paysans et bourgeoisie, notables locaux, classe moyenne, esprits « éclairés »… Ces élites, d’une façon ou d’une autre, s’identifiaient au sort du territoire. Aujourd’hui,  l’exode rural est pour l’essentiel terminé, la majorité de la population vit d’allocations, de minimums vieillesse, d’aides diverses… Il y a une vraie prolétarisation de ces territoires, qui, parallèlement, sont abandonnés par leurs « élites » naturelles. Il y a un divorce complet. Par exemple, les cadres, les managers d’une multinationale installée dans la région ne songent pas une seconde à vivre à la campagne, à mettre leurs enfants au collège ou au lycée le plus proche ! En trente ans, on a fait de ces territoires ruraux un ghetto social. On le constate dans la composition des assemblées locales, des communes ou communautés de communes. En fait, il n’y a plus de  »réserves », plus de société civile.

- Est-ce que les lecteurs de L’Echo de la vallée du Loir trouvent dans leur journal ce lien qui semble de plus en plus faire défaut au territoire ?

P. D. Nous avons pu mesurer l’attachement de nos lecteurs à leur hebdomadaire. Attachement plus manifeste d’ailleurs chez les particuliers que du côté des élus, des notables… Nous sommes à la campagne : beaucoup sont prêts à parler d’affaires, d’événements voire de scandales… à la condition qu’il n’en soit pas question « dans le journal ». Le journal reste ici « dangereux ». On nous reproche de faire un journal trop polémique, pas assez, de faire des articles « trop intellectuels », pas « à la portée » des lecteurs – on ne sait pas bien d’ailleurs comment on mesure la capacité à comprendre de la population… D’une façon générale aujourd’hui, on en sait davantage sur la journée de Bill Gates que sur la marche de l’entreprise qui est au coin du champ. Quand on se heurte à cette réalité de la désertion des élites – dire cela n’est ni de droite ni de gauche, c’est une réalité -, on prend ses distances avec les préoccupations des bobos parisiens. Je n’ai pas eu envie de prendre mes jambes à mon cou. Je me suis installé. J’ai mis mon fils à la petite école voisine.

J’espère, bien sûr, que le journal permet pour une partie de la population d’être mieux informée, qu’il crée un lien. Nous savons que dans notre lectorat, il y a en particulier deux publics pour qui L’Echo est précieux. Des gens âgés qui l’ont toujours lu – et continuent à l’appeler « le petit Echo » parce qu’entre sa création à la fin du XIXe siècle et la fin des années 30 il était édité en petit format – et des « rurbains », des Parisiens. Nous avons près de 250 abonnés domiciliés en région parisienne, qui viennent ici dans leur maison de vacances et qui apprécient notre ton, l’attention que nous portons aux projets d’aménagement controversés – il y a quelques années, c’étaient les incinérateurs aujourd’hui ce sont les parcs éoliens …

- Quelle est l’équation économique d’un hebdomadaire local ?

P. D. A l’origine la règle qui prévalait pour ce type de publication, c’est la règle des trois tiers. On équilibre les comptes avec un tiers de recettes de diffusion (abonnements et ventes au numéro), un tiers de recettes d’annonces – essentiellement immobilières, puisque nous sommes les seuls à couvrir toute la vallée du Loir – et un tiers de publicité commerciale. Aujourd’hui, si les recettes de diffusion sont stables ou en légère progression mais les annonces immobilières ont chuté de 80 % et la publicité commerciale a été réduite de 40 à 50 %, sachant que la grande distribution, un annonceur qui compte, a beaucoup souffert du gel des dépenses des ménages.

Nous sommes pris dans un effet de ciseau, qui nous conduit à reconsidérer notre stratégie. Même si, de manière générale, la presse hebdomadaire régionale, grâce à son enracinement, a beaucoup mieux résisté ces dernières années que la presse quotidienne, qui est confrontée à une érosion continue.

- Quelle stratégie nouvelle pourrait-on mettre en oeuvre dans ce contexte de réduction drastique des recettes ?

P. D. La presse française est à un tournant. Les journaux ne survivront que si les lecteurs y mettent le prix. Il faudra considérer la recette publicitaire plutôt comme une assurance que comme une recette à proprement parler. Le prix des journaux devrait être multiplié par deux. Il faut sortir de la thérapie des petits pas, pratiquée depuis trop longtemps. Il faut arrêter de cacher la vérité au malade. Si on veut L’Echo de la Vallée du Loir, il faudra accepter de la payer 1,90 euro au lieu de 1,10 comme c’est le cas aujourd’hui. Si les lecteurs n’acceptent pas, le journal que je fais n’existera plus.

Quel a été l’accueil des élus, des institutions locales à cette relance du journal en 2003 ?

Je ne peux pas cacher que j’ai été un peu déçu. Je suis surpris que les élus locaux se manifestent aussi peu et soient aussi  »timides ». Je suis conseiller municipal et délégué de ma commune à l’assemblée de la communauté de communes et je m’étonne encore d’être le seul à poser des questions, par exemple aux représentants de l’Etat. A croire que je suis le seul à ne pas tout comprendre… Je suis effaré de constater que beaucoup se satisfassent de vivoter, de se plaindre… Il me paraît malsain de s’accommoder de situations qui sont à la limite du tolérable. Le risque c’est de s’éteindre et d’être lâche.  C’est ce qui menace notre pays.

De manière générale – et cela dépasse notre cas particulier – il y a un manque de curiosité vis-à-vis de l’information certain. On observe que les générations de lecteurs ne se renouvellent pas et simultanément qu’il y a une baisse de prestige vertigineuse de l’information proprement dite. Sur internet, le premier pôle d’intérêt ce sont les réseaux sociaux, ensuite les réseaux de consommation. L’information, c’est à peine 5 % des internautes ! C’est-à-dire, rien du tout ! Quand je parle avec des jeunes de 18 à 25 ans, ils peuvent très bien vivre sans lire un journal de la semaine… C’est quelque chose que les gens de ma génération, celle de l’après-guerre n’aurait pas pu imaginer. On n’a pas pris la mesure – et moi le premier – du désintérêt vis-à-vis de l’information de la part des jeunes publics actuels. La culture adolescente est auto-centrée, narcissique et égoïstique, associant le « people » et son propre sort, avec des appels permanents à des réflexes mimétiques, de mode… Cela ne laisse guère de place pour la curiosité, la recherche de l’information, celle qui va alimenter la réflexion, qu’elle concerne ce qui est très proche ou très lointain.

ECRIVAIN, EDITEUR, JOURNALISTE…

En 1985, Philippe Delaroche a publié un premier roman, J’entends quelqu’un venir,(Mazarine),  que suivront en 1994 Adieu Edouard (Austral), un pamphlet  »aux dépens » d’Edouard Balladur, puis en 2000 un nouveau roman Caïn et Abel avaient un frère (L’Olivier) et, enfin, avec le psychiatre Joseph Naouri un Dictionnaire de l’adolescence (Presses de la Renaissance)…  Entré dans les années 80 chez l’éditeur Le Sagittaire, Philippe Delaroche assurera ensuite la direction littéraire d’une maison prestigieuse, La Table Ronde, et sera directeur de collection chez Denoël.

Journaliste au Matin de Paris, le quotidien créé par Claude Perdriel où entre 1977 et 1987 se formèrent et furent découverts nombre des meilleures plumes des deux ou trois décennies suivantes, il occupera ensuite diverses fonctions à la rédaction de plusieurs titres de la presse économique : Enjeux-Les Echos, Le Nouvel Economiste, L’Expansion…

Aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Lire et conseiller du directeur de la rédaction François Busnel, en particulier pour l’émission de télévision La Grande Librairie (France 5), il assure aussi la réalisation des « cahiers du management » du magazine économique L’Expansion et une chronique régulière sur Radio Canada.

C’est en 2003 qu’il a racheté L’Echo de la Vallée du Loir, dont il assure la direction et dont il signe chaque semaine l’éditorial.

Pour en savoir plus : http://echodelavallee.over-blog.com/

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