Jean-Marc Giaume

Le 14 juin 1860, il y a cent-cinquante ans, était proclamé le rattachement de Nice à la France. Pour Jean-Marc Giaume, conseiller municipal de Nice, conseiller communautaire et délégué au patrimoine historique, langue et culture niçoises, la célébration de cet événement est l’occasion de rappeler le rôle de Garibaldi, une grande figure niçoise, dans la formation de l’esprit européen et au-delà, dans la défense de l’universalité.

100e anniversaire de l'adhésion de Nice à la FranceCe monument d’André-Joseph Allar, inauguré en 1896 devant le jardin Albert 1er, commémore le centenaire du premier rattachement de Nice à la France (1792). La statue de bronze représente une victoire ailée prêtant serment de fidélité à la France, et le groupe de marbre, une allégorie de Nice se donnant à la France.

- Comment peut-on associer Garibaldi à la commémoration de l’annexion de Nice par la France alors qu’il s’y était fortement opposé ?

Jean-Marc Giaume. Député de Nice au parlement du royaume de Piémont-Sardaigne, Garibaldi avait refusé de voter la ratification du Traité de Turin qui transférait à la France la souveraineté de sa ville natale en contrepartie de l’aide apportée par Napoléon III à Victor-Emmanuel II de Savoie pour chasser les Autrichiens du nord de l’Italie et réaliser l’unité italienne. Ce n’était pas la question de nationalité qui le motivait. Il était né français en 1807, alors que le comté niçois était incorporé à la France révolutionnaire, mais il avait soutenu, les armes à la main, l’éphémère république romaine combattue par les troupes pontificales avec le soutien des troupes de Napoléon III. Il estimait l’empereur des Français responsable de la mort de sa femme et, enfin, il ne voulait pas que sa ville natale soit considérée comme une monnaie d’échange.

« Ni italien ni français, je suis niçois », affirmait-il à la fin de sa vie. Qu’aurait pu dire d’autre un homme qui, dans sa jeunesse, avait été profondément marqué par cette phrase d’Émile Barrault, saint-simonien en exil  : « Un homme qui, se faisant cosmopolite, adopte l’humanité comme patrie et offre son épée et son sang à tous les peuples qui luttent contre la tyrannie, est plus qu’un soldat : c’est un héros » ? Cette formule résume sa vie entière.

- Il n’a cependant pas été suivi par les Niçois puisque le rattachement de Nice à la France a fait l’objet d’un vote favorable de la population.

J.-M. G. En effet. Le plébiscite d’avril 1860 qui, comme chacun sait, a fait l’objet de nombreux trucages. Il n’empêche qu’une large majorité de Niçois a voté en faveur du rattachement ou, si l’on préfère, de l’annexion. Garibaldi, qui avait quitté Nice à l’âge de 15 ans pour s’embarquer comme mousse, avait passé près de quarante ans au Brésil, en Uruguay et en Italie à se battre pour la liberté. Il avait perdu de vue la situation de Nice et du comté niçois. Il faut savoir qu’à cette époque encore, l’unique richesse de Nice était son port. C’était cet indispensable débouché commercial sur la mer que Nice avait apporté en 1388 au comte de Savoie, en échange de sa protection. À la fin du Premier Empire, la ville était retournée dans le giron de la Maison de Savoie, qui récupérait également la Ligurie et Gênes. De port principal du roi de Piémont-Sardaigne, duc de Savoie et comte de Nice, qui gouverne ses États depuis Turin, Nice est devenu un port secondaire, ce que venait de confirmer la création d’une ligne de chemins de fer reliant Turin à Gênes plutôt qu’à Nice. Il est donc compréhensible que se sentant délaissés par Victor-Emmanuel II, les Niçois aient préféré miser sur le dynamisme de la France et ses promesses d’investissements que sur l’avenir incertain que leur offrait une intégration à une Italie unifiée. Le 14 juin 1860, Nice a donc été officiellement rattachée à la France et le comté, augmenté de l’arrondissement de Grasse, soustrait au département du Var, a formé le département des Alpes-Maritimes ; ce qui explique que le Var, qui constituait la frontière naturelle de la France, ne coule plus dans le département qui porte son nom.

Statue et place GaribaldiConstruite de 1780 à 1783 sur le modèle des places royales, l’ancienne place Napoléon a pris le nom de place Garibaldi en 1870. La statue représentant le « héros des deux mondes », œuvre du sculpteur Antoine Etex, élève de James Pradier, a été inaugurée en 1891. Les rostres de son socle rappellent les premières armes de Garibaldi dans la marine, mais la symbolique de son socle, qui évoquait son appartenance à la franc-maçonnerie, a récemment disparu lors du recul de la statue pour faire place au tramway.

- Garibaldi a-t-il accepté la sanction des urnes ?

J.-M. G. C’était avant tout un démocrate. Bien que républicain, il a continué à soutenir le roi de Piémont-Sardaigne pour réaliser l’unité italienne, puis s’est retiré à Caprera, une île proche de la Sardaigne, où il s’est fait bâtir une maison orientée en direction de Nice. C’est de là qu’il a répondu à l’appel de Gambetta pour défendre la France, redevenue républicaine après la chute de Napoléon III en 1870. Il se bat victorieusement à la tête de l’Armée des Vosges contre les Prussiens à Dijon et à Autun, est élu député – sans avoir présenté sa candidature  -sur une liste d’union républicaine en compagnie de Louis Blanc, Léon Gambetta et Victor Hugo, mais démissionne en constatant l’orientation monarchiste de la Chambre. On peut dire qu’à tout prendre, il préférait une Nice française et républicaine à une Nice italienne et monarchiste. Et c’est à Caprera qu’il meurt en 1882, les yeux tournés vers Nice.

- Pourquoi dites-vous que  Garibaldi a été le premier européen ?

J.-M. G. À son époque, on appartenait à sa ville et à son territoire. Ensuite est venue la notion de nation. Garibaldi dépassait cette notion. Sa patrie, c’était  l’humanité. En ce sens, le Niçois René Cassin, initiateur et principal auteur de la Déclaration  universelle des droits de l’homme et couronné par le prix Nobel de la paix en 1968, est le digne continuateur de Garibaldi et l’héritier de la culture niçoise.

- N’assiste-t-on pas, au niveau européen, à une résurgence du régionalisme par réaction à la mondialisation ?

J.-M. G. On peut se sentir à la fois niçois, français et européen, sans aller plus loin. Promouvoir un aspect de son identité n’est pas exclure ni rejeter les autres aspects. Les Niçois qui viennent de fêter en masse le rattachement de leur territoire à la France l’ont montré. Ce n’est pas de leur intégration à la France que souffrent les Niçois, mais du nom de « Côte d’Azur » qui a été attribué à ce territoire en 1888, qui continue de le faire considérer comme une sorte de Las Vegas européen, avec tout ce que cela comporte. C’est pourquoi il me semble indispensable de faire mieux connaître son histoire, son formidable patrimoine, sa culture et souligner son rôle de passeur entre les pays de la Méditerranée occidentale.

Encadré

Monument commémoratif 1860Haut de 30 mètres, l’« Obélisque » de l’artiste minimaliste et conceptuel Bernar Venet commémore le cent-cinquantenaire du rattachement de Nice à la France. Il  évoque par ses neuf obliques colossales dressées place Sulzer, entre la mairie et la mer, les neuf vallées du comté de Nice par lesquelles les eaux du Mercantour se déversent dans la Méditerranée.

. Les festivités du cent-cinquantenaire
Outre l’érection d’une sculpture commémorative de Bernar Venet, inaugurée par Nicolas Sarkozy le 31 mai dernier, les festivités du cent-cinquantenaire ont comporté notamment la coulée d’une cloche destinée au carillon de l’église Notre-Dame, une grand’messe avec Te Deum suivie d’une procession dans la ville, la représentation d’une pièce originale de Didier Van Cauwelaert, Le Rattachement, avec Alexandra Lamy, Mélanie Doucet et Samuel Labarthe, une exposition sur la mode des années 1860, des démonstrations aériennes de la Patrouille de France, un lâcher de parachutistes, un feu d’artifice et de nombreuses réjouissances offertes à la population.

Propos recueillis par notre correspondant à Nice, Jean Veil